Entretien
David Abram : “C’est en vibrant dans notre corps animal que nous pouvons nous réaccorder avec le monde plus qu’humain”
David Abram. © Patrice Normand/Leextra pour PM
Cet article est issu du numéro 181 de Philosophie magazine, en kiosque le 11 juillet 2024.
Avant de s’imposer comme une grande figure de la pensée écologique, David Abram a été magicien itinérant dans toute l’Europe et fait plusieurs séjours auprès de chamanes, au Népal et en Indonésie. À l’occasion d’un passage à Paris pour la sortie en français de son essai Devenir animal, il revient sur son itinéraire et nous expose sa proposition pour « réenchanter » le monde.
C’est avec une grande curiosité que je vois arriver David Abram en bas de la rue Mouffetard. Je lui ai donné rendez-vous à l’occasion de son passage à Paris pour la parution en français de son livre, Devenir animal. Pour la petite histoire, il se trouve que j’ai découvert cette figure de la pensée écologique il y a trois ans, en pleine crise du Covid, alors que je quittais Paris pour m’installer à la campagne, en quête d’un contact renouvelé avec la nature. Un ami m’avait alors recommandé Comment la Terre s’est tue, le grand texte d’Abram où il explique pourquoi, à la différence des cultures indigènes orales, nous ne parlons plus avec les arbres, le ciel et les animaux, et comment, à l’heure de la crise écologique, il est urgent de retrouver une communication sensible, incarnée, avec le cosmos. Cette lecture a été un éblouissement. Parce qu’Abram ne tient pas un discours culpabilisant sur notre modernité technologique aliénante, mais qu’il invite, dans les pas du phénoménologue Maurice Merleau-Ponty, à ranimer notre attache charnelle à la Terre, attache que nous avons perdue – c’est sa thèse la plus originale – sous le coup de l’invention de l’écriture. Trois ans plus tard, c’est chez l’ami qui me l’a fait découvrir, Bruno Venzal, qui dirige Philosophies.tv et qui va filmer notre entretien, que je « retrouve » Abram… Et l’enthousiasme est au rendez-vous. Pendant près de deux heures, le philosophe nous livre le cheminement qui l’a conduit de la banlieue de New York aux montagnes du Nouveau-Mexique, en passant par un séjour de magicien itinérant dans toute l’Europe et chez les sorciers-guérisseurs d’Indonésie et du Népal. Aujourd’hui titulaire régulier des chaires les plus prestigieuses en Europe et aux États-Unis, Abram est le concepteur de l’idée de « monde plus qu’humain », centrale dans l’écologie contemporaine. Après l’avoir entendu exprimer sa passion du ski autant que le sens concret du souffle divin circulant entre les consonnes dans l’alphabet hébraïque, ou creuser l’idée de la profondeur dans la pensée de Merleau-Ponty, on est subjugué par sa capacité à incarner sa pensée. Si l’écriture a rendu le monde environnant plus silencieux qu’il ne l’était, Abram atteste par la grâce de sa parole qu’il ne dépend que de notre vigilance et de notre attention de le réenchanter.
David Abram en 6 dates
1957 Naissance le 24 juin dans la banlieue de New York
1976-1980 Études à l’Université Wesleyenne dans le Connecticut et pratique de la prestidigitation
1980 Séjours de recherche au Sri Lanka, en Indonésie et au Népal auprès de guérisseurs
1993 Doctorat à l’Université Stony Brook dans l’État de New York
2014 Titulaire de la chaire Arne-Næss de l’université d’Oslo en Norvège
2024 Traduction en français de Devenir animal. Une cosmologie terrestre
Vous avez failli annuler votre venue en France car vous avez eu un accident dont vous gardez des séquelles. Que vous est-il arrivé ?
David Abram : Je vis dans les montagnes Rocheuses, au nord du Nouveau-Mexique. J’ai toujours trouvé ennuyeux et ridicule de descendre des pistes taillées artificiellement dans des massifs abîmés par les remontées mécaniques. J’ai donc élevé mes enfants dans le ski de fond, loin des stations de ski. Être dans les montagnes boisées alors que la neige tombe abondamment, c’est faire l’expérience de l’une des magies les plus merveilleuses que cette planète ait dans sa manche. La neige est une grâce blanche qui tombe doucement du ciel comme une bénédiction de paix, atténuant tous les sons durs et mécaniques, effaçant toutes les frontières nettes et artificielles que nous traçons dans le paysage. Mais un jour, alors que je skiais en hors-piste, je suis descendu un peu trop vite à travers la forêt et j’ai eu un accrochage malheureux avec un arbre, qui m’a cassé l’épaule droite. Ce fut terriblement douloureux et exaltant : j’étais en vie, allongé dans la neige. Je m’en suis sorti avec une fracture de l’humérus.
Avant de devenir un penseur important de l’écologie, vous avez été magicien, prestidigitateur. Comment est né cet attrait pour la magie ?
J’ai grandi dans la banlieue de New York dans les années 1960. À l’époque, par temps clair, le ciel nocturne était encore parsemé d’étoiles. Une nuit, je devais avoir 13 ans, j’ai vécu une expérience étrange. Allongé, les yeux fixés sur la voûte céleste, j’ai commencé à sentir ma peau frissonner, mes oreilles bourdonner, et mon corps s’est comme retourné : j’avais l’impression de regarder à l’intérieur de mon torse, et, dans ces ténèbres sont apparues des petites lumières de plus en plus nombreuses, par grappes, certaines proches, d’autres éloignées. Soudain, j’ai redressé la tête et j’ai compris que j’étais toujours allongé et que ces lumières que je voyais à l’intérieur moi, c’étaient les étoiles qui scintillaient au-dessus de moi ! Pour la première fois, je voyais les étoiles en profondeur. C’était tellement beau. Tout semblait à sa juste place, et moi, j’étais au milieu. Le lendemain, j’ai essayé de raconter à mes parents ce qui m’était arrivé, ils n’ont pas compris. La même semaine, un magasin de magie a ouvert dans le quartier, et cela m’a tout de suite attiré. Je suis devenu accro – je vous le dis pour tenter de vous faire comprendre l’association qui s’est faite chez moi entre la pratique de la prestidigitation et mon expérience extatique du cosmos.
“En tant que magicien, je ne cherche pas à produire des illusions mais à éveiller nos sens à la magie inépuisable de la réalité elle-même”
En philosophie, vous êtes très proche de la phénoménologie, un courant de pensée qui invite à revenir aux choses mêmes, à décrire les phénomènes tels qu’ils apparaissent à la conscience. N’est-ce pas là le contraire de la prestidigitation, qui joue avec la perception pour nous illusionner ?
Je comprends votre étonnement, mais si la phénoménologie de Merleau-Ponty a été une découverte qui m’a ébloui, c’est qu’il ne cesse d’explorer le mystère et l’ambiguïté de la perception. Or c’est un élément central de la prestidigitation. En tant que magicien, je ne cherche pas à produire des illusions mais à éveiller nos sens à la magie inépuisable de la réalité elle-même.
Vous pratiquez toujours ?
Bien sûr ! Je ne le fais plus pour gagner ma vie, mais cela reste un élément clé de ma pratique. En tant que magicien, ce que j’essaie de faire avec une pièce de monnaie, un jeu de cartes ou une pierre, c’est de déplacer ces objets entre mes doigts, entre mes mains, et de créer des lacunes, des vides dans la trajectoire de l’objet, afin que vous, spectateur, combliez spontanément ces lacunes par la participation de vos yeux. C’est ce qui produit l’effet magique. La magie a besoin de votre participation. Et c’est également ce qui se passe dans la moindre de nos perceptions. Les bâtiments que nous apercevons, les automobiles que nous croisons, les arbres ou les nuages que nous percevons, nous leur prêtons notre propre profondeur, notre sensibilité et notre dynamisme, nous comblons les lacunes dans ce qui nous apparaît. Nous sommes des créatures participatives contribuant à l’émergence de ce que nous percevons. Et si les tours de prestidigitation fonctionnent, c’est grâce à cela. C’est quelque chose qui m’est apparu avec évidence quand je travaillais comme magicien dans des clubs ou des restaurants en Nouvelle-Angleterre pour financer mes études. Le public venait souvent me voir pour me dire : « Que nous avez-vous fait ? Tout semble différent ; les feuilles des arbres nous regardent et les nuages semblent se frayer un chemin à travers le ciel ! » La magie réveille nos sens de leur stupeur assoupie, elle nous fait voir le monde d’une manière plus vivante.
Après vos études, vous êtes allé en Indonésie pour pratiquer auprès de médecins-chamanes. Qu’est-ce que cela vous a appris ?
Tout a commencé par une rencontre en Europe. Pendant mes études, j’ai pris une année sabbatique pour voyager. J’étais magicien itinérant dans la rue. J’ai même passé plusieurs nuits en prison, parce que je distrayais l’attention du public des musiciens ambulants qui me dénonçaient. Dans un club, en Angleterre, j’ai rencontré le psychiatre R. D. Laing qui m’a invité à travailler dans le centre qu’il avait créé pour des personnes connaissant divers états de détresse psychologique à qui il a proposé une alternative à l’hospitalisation. C’est là que j’ai exploré pour la première fois l’usage de la magie dans un contexte médical. De retour à l’université, j’y ai regardé de plus près et je me suis rendu compte que cette association entre magie et médecine était très ancienne. Après mon diplôme, j’ai voyagé en tant que magicien itinérant en Indonésie, au Sri Lanka et au Népal pour rencontrer des guérisseurs traditionnels qui exerçaient leur métier dans les villages de l’arrière-pays. Je ne les ai pas abordés de l’extérieur, comme un anthropologue occidental, mais en tant que magicien au sens plein.
Vous vous êtes intéressé aux croyances et aux représentations des guérisseurs, mais vous avez aussi cherché à partager leur expérience du monde…
Je dois dire que j’ai une hypertrophie de l’empathie. Je tends à ressentir dans mon corps ce que les autres corps ressentent. Je suis tellement mimétique que je sens les autres me traverser le corps. Cela a été un peu problématique dans mon enfance. À mon arrivée en Indonésie et au Népal, j’ai découvert cependant que cette porosité empathique peut être très utile si, comme les guérisseurs, votre tâche est d’entrer en conversation avec d’autres vivants, comme une grenouille ou un chêne. Dans ces pays, j’ai rencontré plusieurs chamanes, comme les dukuns en Indonésie ou les dzankris au Népal. Il serait inexact de dire qu’ils entrent en relation mentale avec des esprits invisibles et intangibles. Il vaut mieux dire qu’ils se rapportent à l’arbre comme au corps matériel d’une entité subjective, comme vous ou moi. L’apparence physique de la plante est l’expression extérieure de la subjectivité de cet être vivant. Tout comme mon corps est l’apparence extérieure et objective de ma subjectivité intérieure.

Le philosophe et grande figure de l’écologie David Abram en 2024. © Patrice Normand/Leextra
Vous en êtes alors venu à vous demander pourquoi le monde et les êtres vivants qui le peuplent ne nous parlent plus, à nous autres Occidentaux modernes, alors qu’ils parlaient à toutes les humanités antérieures à la nôtre…
Les cultures orales indigènes sont d’une très grande diversité, qu’il s’agisse des Yanomami du bassin amazonien, des Lakota des plaines d’Amérique du Nord, des Sami du nord de la Scandinavie, des Pitjantjatjara d’Australie. Tous ces peuples diffèrent grandement dans leur mode de vie, leurs pratiques, leurs croyances, leur organisation économique. Mais ils ont aussi d’étranges choses en commun. Premièrement, le refus de toute division claire entre ce qui est animé et ce qui est inanimé. Tout bouge. Certaines choses avancent plus lentement que d’autres – comme les murs de cette pièce ou le sol sous les pieds –, mais toutes ont leur dynamisme. Second point commun : tous les êtres parlent. Certains à travers leurs sons, d’autres à travers leurs couleurs ou leurs mouvements. Tout mouvement peut être vécu comme un geste signifiant, tout son peut être une voix, que ce soit le chant des grillons, le bruit du vent qui s’engouffre dans les saules ou celui des vagues qui se brisent sur la plage. Ces voix nous touchent et nous émeuvent, et nos propres corps animaux reçoivent quelque chose de leur signification, même si très peu de ces significations peuvent être traduites en mots. Or l’apparition des systèmes d’écriture formels, qui s’est faite selon des rythmes différenciés en fonction des lieux et des cultures, a introduit à chaque fois une profonde modification dans le sentiment jusque-là partagé que la Terre nous parlait dans une multiplicité de voix.. Soudain, les hommes se sont mis à entendre des voix et à avoir des visions, non plus en provenance des êtres et des choses qui peuplent la Terre, mais en provenance de ces morceaux de parchemin inanimés, en peau, en papyrus ou en papier, couverts de signes de fabrication humaine. C’est bien ce qui se passe encore aujourd’hui quand j’ouvre le journal le matin : en lisant un article, j’entends la conversation entre mon président et d’autres chefs d’État qui se sont rencontrés à Paris ou à New York. Mieux : je ne peux pas m’empêcher de l’entendre. Si j’écris les lettres « S A L U T » sur cette feuille et que je vous les montre pendant une fraction de secondes, vous ne pourrez pas, même si vous faites un effort, voir ces lettres purement graphiquement comme des formes noires sur une surface blanche. Dès que vous les voyez, vous voyez ce qu’elles disent. Elles parlent. En ce sens crucial, la lecture est une forme d’animisme. En regardant des lettres en apparence inertes et inanimées, nous voyons et entendons ce qu’elles disent. Dans les cultures orales, tout ce que nous percevons est expressif et nous parle parfois. Mais la grande nouveauté d’un système d’écriture phonétique, comme l’alphabet, c’est qu’il s’agit d’une forme d’animisme tellement concentrée qu’elle tend, une fois établie, à éclipser tous les autres modes de participation dans lesquels nous nous livrions autrefois. C’est pourquoi, comme je le soutiens, les systèmes d’écriture formels, et en particulier l’alphabet, ont eu pour effet de rendre le monde silencieux.
Dans le Phèdre, Socrate affirme que « les champs et les arbres n’ont rien à lui apprendre ». Vous y voyez une manière de prendre acte qu’il n’y a plus de participation entre nous et la nature…
L’affirmation de Socrate atteste en effet la fin de toute participation directe avec le milieu naturel. Mais il faut aussi remarquer que ce dialogue, où la question de l’écriture est très présente, est le seul qui prend place en dehors des murs de la Cité et qu’il débute par une spéculation surprenante de Socrate sur les cigales. Il affirme qu’elles étaient à l’origine des hommes qui ont reçu des Muses le pouvoir de chanter et de converser sans avoir besoin de boire ni de manger. Pour qui est familier des cultures indigènes orales, cette histoire ne peut manquer de rappeler ces récits sur les temps anciens où hommes et animaux vivaient ensemble sur Terre. Le Phèdre m’apparaît comme un dialogue ambivalent où les traits caractéristiques de la culture orale et animiste insistent après avoir été rejetés. On peut même se demander si Platon ne cherche pas à réconcilier le monde des idées avec le monde sensuel et magique de la nature, avant qu’il ne connaisse une éclipse. Mais nous restons libres de participer de manière sensible avec le monde plus qu’humain. Quand nous vivons dans un lieu, quand nous marchons dans une forêt, quand nous contemplons un paysage, nous avons toujours à nous demander : que nous dit-il ? qu’attend-il de nous ?
Pour vous, la transition écologique ne dépend pas seulement des grandes décisions collectives des États pour infléchir le réchauffement climatique. Elle passe aussi, et peut-être d’abord, par notre corps…
Nous nous rapportons à l’écologie de manière abstraite et indirecte, en la confiant aux scientifiques et aux politiques. Même les penseurs de l’écologie en parlent en utilisant un jargon très conceptuel et des raisonnements statistiques. Un des moteurs de la crise écologique tient justement au fait que nous en parlons comme si des esprits désincarnés parlaient à d’autres esprits désincarnés, qui doivent se défaire de leur corps et entrer dans le cerveau de leur interlocuteur pour comprendre de quoi il retourne. D’où ma proposition d’accepter, de reconnaître, de célébrer même le fait que nous sommes des corps animaux. Des animaux uniques, étranges, loufoques et sournois, mais des animaux tout de même. Notre corps, que nous partageons avec les animaux, est ce nexus incroyablement créatif qui nous permet de nous éveiller aux couleurs du monde avec nos yeux, de toucher la texture des choses avec nos mains, de vibrer avec les bruits grâce à nos oreilles, etc. Grâce à lui, je ressens la Terre et les animaux qui la peuplent comme une extension de mon propre corps. C’est en vibrant dans notre corps animal que nous pouvons retrouver cette affectivité rythmique et tonale du langage et nous réaccorder avec le monde plus qu’humain.
“Au lieu d’écouter le monde, le vent et les montagnes, nous n’écoutons plus rien d’autre que nous-mêmes”
Cette exploration de notre corps animal vous conduit à interroger une dimension fondamentale et un peu oubliée : la profondeur, en partant de descriptions de la métamorphose des pièces de votre maison sous
la lumière de la Lune la nuit, ou de l’arrivée dans cet espace de votre fille, après sa naissance, tout comme de vos promenades en forêt…
Pour moi, la profondeur est le grand mystère. Au moment où vous me posez cette question, voilà que nous entendons les cloches des églises des environs qui se mettent à sonner. Certaines, plus proches, sonnent plus fort, d’autres plus éloignées, moins fort, alors qu’elles marquent la même heure… Cela nous donne la sensation de la proximité et de la distance, c’est-à-dire de la profondeur. Tous les corps en font l’expérience, et elle englobe la profondeur de l’histoire comme celle de l’atmosphère. C’est l’expérience de vivre à l’intérieur d’une histoire qui n’est pas écrite d’avance, mais c’est aussi l’expérience d’être à l’intérieur d’un cosmos qui se déploie tout autour de monde… Nous sommes immergés dans quelque chose de plus grand que nous, comme Jonas dans la baleine. Mais, en même temps, la profondeur du monde change à mesure que je change de position en son sein. Tel le dieu Protée de la mythologie, la profondeur est l’agent de toutes les métamorphoses. Aujourd’hui, la profondeur est menacée par la multiplication des surfaces plates : l’ écran de l’ordinateur, la télévision « extra-plate », le smartphone, toutes ces surfaces lisses et brillantes qui nous hypnotisent. C’est très pratique mais cela tend en même temps à aplatir notre expérience. Nous expérimentons le monde comme des spectateurs plutôt que comme des participants immergés dans les profondeurs d’une Terre qui respire.
Vous interrogez également la dimension politique de l’écologie en vous demandant comment « notre corps politique respire ». Qu’est-ce que cela veut dire ?
Je suis convaincu que le rapport que les hommes entretiennent entre eux se répercute dans le rapport qu’ils entretiennent avec les plus qu’humain… et inversement. Si vous considérez que les êtres vivants sont des choses, des concaténations d’objets ou des processus mécaniques et déterminés, cela ne peut qu’avoir un impact sur les relations interhumaines. Mais pas dans le sens d’une plus grande objectivation. Je m’explique : si la nourriture spirituelle que je peux trouver dans la vie ne peut venir que des relations que je noue avec mes semblables, cela met une pression considérable sur ces relations. Si mon amant, mon ami, mes parents, mes enfants, mes collègues sont les seuls êtres à qui je peux m’adresser pour échanger, cela fait porter une trop grande charge sur ces échanges. Cela rend nos relations humaines sujettes à la rupture. Dans les cultures animistes où, en plus de ses pairs, l’individu entretenait des relations régulières et négociées avec le colibri, le chêne, le corbeau, comme avec le ciel ou la terre, il se nourrissait de ces rencontres. Nous, nous attendons tout des autres humains – et nous ne pouvons qu’être déçus. Je suis persuadé que c’est ce qui explique la si grande fragilité des relations humaines, intimes, familiales, sociales et même internationales. Au lieu d’écouter le monde, le vent et les montagnes, nous n’écoutons plus rien d’autre que nous-mêmes. Nous pensons que tout se décide entre nous et rien qu’entre nous. Cela met tellement de pression sur les relations qu’elles finissent par se briser. Mais si elles étaient davantage imbriquées et nourries par nos engagements interactifs avec le vent et l’air que nous respirons, avec le sol sur lequel nous marchons, les relations humaines seraient beaucoup plus fluides. C’est le sens des « nourritures terrestres » : elles nous permettent de nous sentir vivants à l’intérieur d’un monde qui est lui-même vivant.
David Abram , à lire et à voir
À lire
> Comment la Terre s’est tue (1996 ; trad. fr. La Découverte, 2023)
Confrontant la communication que les peuples de culture orale entretiennent avec la nature et le silence dans lequel elle est tombée pour nous, Abram fait l’hypothèse que l’invention de l’écriture a capturé l’essentiel de nos interactions avec le monde du dehors. Inspiré par la phénoménologie, il retrouve cette participation sensuelle avec le monde qui doit permettre d’entendre à nouveau le souffle des forêts et la magie des rivières.
> Devenir animal (2010 ; trad. fr. Éditions Dehors, 2024)
Qu’il raconte une promenade dans les bois, un réveil en pleine nuit sous la lumière de la Lune ou l’arrivée de sa fille nouvelle née à son domicile, Abram invite à redécouvrir notre corps animal comme l’intercesseur essentiel de notre être-au-monde.
> « Out of the Map, Into the Territory: The Earthly Topology of Time » (paru dans Wild Ideas, 1995 ; non traduit)
Contribution à un volume collectif, cet article propose une refonte écologique de l’idée de temps. À partir d’un exercice spirituel d’accès à la « présence » au milieu d’un champ, Abram propose, dans les pas de Heidegger, de concevoir le passé et le futur, non plus comme des instances mentales, mais comme des dimensions spatiales de notre champ de présence, soit l’« horizon » et le « sol » de notre présence sur Terre.
À voir
> En partenariat avec Philosophies.tv
Les vidéos de l’intégralité de cet entretien
Parmi les développements supplémentaires, une réflexion originale sur les écritures anciennes, hiéroglyphiques, idéographiques ou encore le vieil hébreu, où l’absence de signe pour les voyelles renvoie à l’idée d’un souffle divin qui circule entre tous les êtres vivants.