Entretien

Daniel Zagury : “J’ai voulu entrer dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès”

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Daniel Zagury : “J’ai voulu entrer dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès”

Daniel Zagury. © Julien Faure/Leextra via opale.photo

Soupçonné d’avoir assassiné sa femme et ses quatre enfants en 2011 dans leur maison à Nantes, Xavier Dupont de Ligonnès reste depuis introuvable. Psychiatre expert auprès des tribunaux, Daniel Zagury consacre au personnage et à la fascination dont il est l’objet une passionnante « enquête psychique », L’Énigme publique n°1 (Éditions du Seuil, 2025). Où l’on découvre que Dupont de Ligonnès était habité par une croyance apocalyptique et une religion nouvelle, sans doute à l’origine de son crime. Le psychiatre nous explique le sens de sa démarche. 


 

Nous rappelons qu’en l’absence de toute condamnation judiciaire, Xavier Dupont de Ligonnès reste présumé innocent aux yeux de la loi, et que tous les développements présentés ici comme dans le livre ne sont que des hypothèses.

 

Vous présentez votre livre comme une “enquête psychique”. Faut-il entendre par là quelque chose comme un intermédiaire entre une enquête policière et un travail de psychiatre ?

Daniel Zagury : Oui ! C’est même le titre que j’avais d’abord pensé donner au livre : Enquête psychique. L’enquête psychique, c’est le travail que j’ai mené et qui se situe précisément là où devrait commencer l’enquête à la fin du format habituel des « true crimes » qu’on voit partout à la télévision en deuxième partie de soirée – soit dit en passant, cette fascination pour le crime est par ailleurs absolument sidérante, mais c’est un autre sujet. Or faire cela, ce serait traiter la réalité des faits comme on traite la fiction télévisuelle. Et donc, pour le dire de manière très prosaïque, il s’est agi pour moi de déterminer ce qu’il s’est passé dans la tête du criminel, de comprendre l’homme et son fonctionnement. Alors bien sûr, je peux me tromper sur des dates, sur l’importance à accorder à tel ou tel événement… Mais ce qui est le plus important est la cinétique, autrement dit le mouvement, le parcours mental, le cheminement intérieur qui a conduit jusqu’au passage à l’acte. C’est un travail qui permet de sortir de la perception commune et d’éviter ce qu’on dit tout le temps sur le monstre et sur la banalité du mal. C’est un travail de dé-fascination.

“Un peu comme ‘Jack l’éventreur’ fait l’objet d’innombrables spéculations de l’autre côté de la Manche depuis un siècle, ‘XDDL’ semble destiné à devenir notre énigme nationale” Daniel Zagury

 

Justement, le personnage de Xavier Dupont de Ligonnès fascine le public…

Quand j’ai commencé à dire autour de moi que je préparais un livre sur lui, une seule et unique question ne cessait de revenir : « Alors, il est vivant ou il est mort ? » Les gens ne semblaient avoir que cette interrogation à la bouche, sur sa survie ou sa mort. Je vous avoue que ça m’exaspérait car, de mon côté, c’était autre chose qui m’intéressait : je voulais savoir qui il était, quelle était sa personnalité et quel était son cheminement, autrement dit, pourquoi il avait fait cela. Mais j’ai dû me résoudre à voir à quel point ce criminel fascinait, alors qu’il était censé inspirer des sentiments d’horreur comme pour tant d’autre criminels. Pourquoi n’est-il pas l’« ennemi public n° 1 » ? D’où le titre qui a finalement été retenu, L’Énigme publique n°1. Un peu à la manière dont « Jack l’éventreur » fait l’objet d’innombrables spéculations de l’autre côté de la Manche depuis un siècle, Dupont de Ligonnès semble destiné à devenir notre énigme nationale, au cœur d’interrogations partagées par tout un chacun, avec différents groupes internet qui se forment, échangent des informations, etc. On l’a quand même reconnu près de 2 000 fois dans le monde !

 

Très récemment encore, un blogueur people dont le pseudonyme est “Aqababe” a prétendu vouloir mettre sa notoriété et ses réseaux au service d’une “traque numérique”, qui a conduit certains à croire l’avoir retrouvé à Malte ou en Asie…

Comme c’est une tâche aveugle, on peut dire et penser absolument ce qu’on veut, c’est extraordinaire. Et à force de se demander où il est, comme il est nulle part, on finit par le voir partout ! L’histoire la plus sidérante reste quand même celle du malheureux Guy Joao, arrêté à Glasgow en 2019, alors que ce pauvre homme n’avait aucune caractéristique physique commune avec Dupont de Ligonnès. Voilà qui témoigne d’une forme de véritable folie collective… Il n’est guère étonnant que cet épisode s’apprête à faire l’objet d’une adaptation cinématographique sous forme de comédie par Gérard Jugnot ! D’une manière plus générale, il faut reconnaître que Dupont de Ligonnès occupe une place très singulière dans ce qu’on peut appeler « l’inconscient collectif » : je dirais que c’est celle de « l’attendu ». C’est une place religieuse, bien sûr, mais aussi profane. Et même si ce n’est certes ni l’attente du retour de l’amoureux, ni celle du fils prodigue, ni non plus celle d’Ulysse après un long voyage, en même temps, c’est pourtant un peu de tout cela.

“Dupont de Ligonnès occupe une place très singulière dans ce qu’on peut appeler ‘l’inconscient collectif’ : celle de ‘l’attendu’. C’est une place religieuse, bien sûr, mais aussi profane” Daniel Zagury

 

Votre sujet est donc double : en même temps que vous vous intéressez à la psychologie de Xavier Dupont de Ligonnès, vous étudiez celle de nos concitoyens.

Il me semble impossible de dissocier la réaction collective du personnage de l’affaire. Je pense qu’il n’y a pas de honte à s’intéresser aux faits de société à partir du moment où ils offrent l’occasion d’élucider une affaire mais aussi de réfléchir. Chacun est amené à se demander : est-ce que ça pourrait m’arriver à moi ou pas ? Les crimes sont souvent associés à l’idée d’une monstruosité ou d’une maladie mentale. Ils interpellent les consciences, avec des allers-retours, puisque chacun tantôt se sent confusément attiré comme si ces histoires le concernaient personnellement, tantôt considère qu’elles sont exclusivement le fait de fous et de monstres. Dans le cas de Dupont de Ligonnès, nous nous retrouvons dans l’incapacité de nous identifier, ou de nous représenter nous-mêmes en train de massacrer notre famille. Mais il faut bien comprendre la distance considérable qui sépare notre perception du crime – à savoir donc, une horreur inimaginable – et ce qui s’est passé dans la tête de « XDDL ». Ce crime est un massacre familial qui nous répugne et qui rend impossible toute identification : je vous défie de faire l’effort psychique, vous n’y arriverez pas ! Mais lui a, très probablement, pensé commettre un acte sublime de sacrifice, de ce qu’il avait de plus cher, au divin. Les gens sentent que ce qui l’animait était un mélange de désespoir et de mysticisme.

 

Revenons plus en détail sur les étapes de ce cheminement emprunté par “XDDL” pour en arriver là.

L’une des idées du livre est que se croire prédestiné vous empêche de vous forger un destin. C’est ce qui s’est passé pour Dupont de Ligonnès, qui a longtemps cru en son caractère prédestiné : jusqu’à l’âge de 35 ans, il a cru les prédications de sa mère, c’est-à-dire qu’il a cru que l’Apocalypse allait avoir lieu et qu’il ferait partie des élus. À quoi bon faire des études et travailler ? Il suffisait d’attendre. D’attendre jusqu’en 1995 plus précisément, où iI réunit quelques personnes pour la venue de cette Apocalypse… sauf qu’elle n’a pas lieu. Et l’ironie est que l’Apocalypse qui ne s’est pas produite produisit chez lui un effondrement. Car il s’est aperçu que le système de maman ne fonctionnait pas. Les gens peinent à comprendre et se demandent s’il est stupide ou fou. Mais ce n’est ni l’un ni l’autre, il y a simplement « cru ». Or la croyance est un phénomène terrible, très puissant, capable de tout contrebalancer. La croyance est beaucoup plus dangereuse que le délire, car le délire peut se soigner et devenir moins prégnant, moins envahissant, mais la croyance ? Allez donc expliquer à un « platiste » que la Terre n’est pas plate, c’est peine perdue !

“La croyance est beaucoup plus dangereuse que le délire, car le délire peut se soigner et devenir moins prégnant, moins envahissant. Mais avec la croyance, c’est peine perdue” Daniel Zagury

 

Y a-t-il cru jusqu’au bout ?

Probablement a-t-il mené un certain travail critique, de manière souterraine : d’ailleurs, il affirme dans l’un de ses messages que l’on ne passe pas d’un seul coup de l’ombre à la lumière. Mais ce renoncement aux croyances maternelles qui l’ont fondé n’en représente pas moins une sorte de déflagration brutale dans le cours de sa vie. Suite à cela, il se déclare incroyant… tout en passant son temps sur des sites catholiques – ce qui donne un aperçu de la complexité du personnage. Il se prend même pour un savant sur ces sites, adoptant la posture d’une sorte de théologien qui se croit autorisé à faire la leçon à tout le monde. Il prétend avoir perdu la foi et en même temps ne l’avoir jamais eue. Au lieu de douter, il s’est contenté de gober ce que lui disait sa mère ; mais il prétend en même temps ne pas lui en vouloir, considérant qu’elle s’est toujours montrée sincère. Il entre alors dans une sorte de foi déchirée, incapable de vivre sans Dieu mais incapable de vivre avec.

 

Il s’invente une nouvelle religion ?

À cet égard, on peut le comparer avec sa femme, qui a également perdu la foi en la doctrine de sa belle-mère mais qui s’est banalement fondue dans le moule du catholicisme versaillais en allant à la messe, etc. : elle vivait une religion de partage, conformément à l’étymologie du terme religion qui signifie « relier ». Lui, au contraire, a développé une religion très personnelle, car au fond, il ne pouvait ni croire comme les autres ni ne plus croire. Son déchirement est une sorte d’échec spirituel qui s’ajoute aux autres échecs qu’il a rencontrés, tant sur le plan professionnel que sur le plan amoureux. Son histoire s’apparente à celle d’une véritable tragédie grecque avec cette lente dégringolade, cette longue descente aux enfers où il va d’échec en échec. Il finit par être poursuivi par les huissiers, avec le risque de mettre sa famille sur le carreau… On a l’impression de quelque chose d’inéluctable, même si cette impression est une illusion rétrospective, formulée après coup. L’élément déclencheur qui aurait rendu l’acte inéluctable reste difficile à déterminer : est-ce la mort du père, qui constitue une sorte de second abandon ? Est-ce le suicide d’un grand ami de la famille, qui « abandonne » ainsi les siens, ce qui lui vaut d’être qualifié de « lâche » par Dupont de Ligonnès lui-même ?

“L’histoire de ‘XDDL’ s’apparente à celle d’une véritable tragédie grecque, avec cette lente dégringolade, cette longue descente aux enfers où il va d’échec en échec” Daniel Zagury

 

Mais alors pourquoi ce crime ?

L’un des fils conducteurs est ce que j’appelle le « clivage » de Dupont de Ligonnès et qui constitue sa grande singularité clinique : d’un côté, Xavier est un petit garçon dans l’univers religieux de sa mère, avec ce qu’il appelle « le catéchisme à l’ancienne » et la perspective de l’Apocalypse et du châtiment divin, tandis que d’un autre côté, il se montre bel homme, souriant, avec ses lunettes Ray-Ban et son goût pour les grosses voitures américaines. On retrouve constamment chez lui cette dualité, sans jamais de conflit puisque ces deux univers parallèles semblent ne jamais se rencontrer. Certes ce « Monsieur-Tout-va-bien » a quelques éclairs de lucidité, notamment la nuit quand il se réveille en sueur avec des cauchemars, mais qui sont très rapidement étouffés. En revanche, dans les derniers moments de sa vie, je pense qu’il a résolu l’équation et qu’il a vécu des moments bien plus apaisés. Au bout du rouleau, ne pouvant plus vivre ainsi, il a enfin trouvé une solution « rationnelle », si je peux dire.

 

La justification logique de son crime ?

Il pense au suicide, mais cela ne le satisfait pas car le suicide n’est pas chrétien et équivaudrait à un abandon des siens. La solution qu’il a trouvée était de mourir tous ensemble, en donnant le sens de sacrifice à cette mort collective. Il a dû pour cela « désymboliser » totalement l’idée de sacrifice : il n’a pas pensé massacrer les siens mais les offrir à Dieu. Et « Dieu ne refuse pas les sacrifices », comme il l’écrit lui-même (certes, Dieu ne les demande pas mais Il ne les refuse pas). C’est ce que j’appelle « le travail psychique du crime », tel qu’on le retrouve également chez les tueurs en série et les génocidaires. Comment les criminels s’auto-entraînent-ils à supprimer tous les obstacles, à effacer la culpabilité et à inverser le bien et le mal ? D’après mon expérience, les crimes sont toujours commis au nom d’une certaine idée du Bien (à l’exception de quelques rares satanistes), du Juste, du Vrai, etc. Une fois son projet arrêté, Dupont de Ligonnès l’a accompli sans aucun état d’âme et avec au contraire le sentiment de l’action sublime. C’est un acte « religieux » – au sens de sa conception très personnelle de la religion, bien sûr. Il y a une identification christique, et ses derniers messages portent sur la généalogie du Christ : lui aussi allait être sans descendance.

“‘XDDL’ n’a sans doute pas pensé massacrer les siens mais les offrir à Dieu” Daniel Zagury

 

N’est-ce pas également le cas de ceux qui attendent de le voir resurgir, c’est-à-dire ressusciter ?

Absolument ! C’est sans doute honteux et scandaleux – attention, je précise bien que je parle de ce qu’il y a dans sa tête à lui, pas dans la mienne –, mais : il y a une dimension christique dans son acte. On comprend mieux qu’après avoir massacré à bout portant, il puisse appeler sa sœur pour lui raconter qu’ils ont passé un bon moment au cinéma. Il a pris énormément de recul parce qu’il sait qu’il a fait ce qu’il devait faire, en transformant une vie de cauchemar en un acte sublime et grandiose. Il n’est déjà plus là-dedans, il n’est déjà plus sur terre.

 

C’est votre réponse à ceux qui se demandent encore où il se trouve ?

Non, il n’est plus sur terre. Penser qu’il aurait disparu depuis 14 ans sans donner le moindre signe de vie me semble totalement improbable, quand on connaît la force des liens qui l’unissaient au reste de sa famille. Et il faut dégonfler cette baudruche que nous avons nous-mêmes créée.

 

L’Énigme publique n°1. Xavier Dupont de Ligonnès, de Daniel Zagury, paraît le 9 mai 2025 aux Éditions du Seuil. 176 p., 17,50€, disponible ici.

Une rencontre publique avec Daniel Zagury se tiendra jeudi 22 mai à 19h30 à la librairie Millepages de Vincennes (94). Gratuit et ouvert à tous dans la limite des places disponibles.

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