Bac philo 2025

Corrigés du bac philo – filière générale : “Notre avenir dépend-il de la technique ?”

Temps de lecture : 6 min

Corrigés du bac philo – filière générale : “Notre avenir dépend-il de la technique ?”

© iStockphoto

Frédéric Manzini, professeur de philosophie, vous propose cette année sa « copie de bac » pour le sujet de dissertation tombé en filière générale : « Notre avenir dépend-il de la technique ? »

Attention, le plan et la réponse suivante sont une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du sujet et non de la copie-type attendue par les correcteurs !


 

Il suffit d’avoir observé la panique générale que provoque une simple coupure de courant pour comprendre à quel point notre civilisation est devenue dépendante de la technique dans son fonctionnement quotidien. À l’ère de l’Anthropocène – l’ère géologique où les hommes transforment profondément leur environnement –, peut-on encore concevoir l’avenir indépendamment de la technique, ou celui-ci est-il entièrement déterminé par elle ? 

 

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Introduction

Intelligence artificielle, technologies de pointe appliquées à la médecine, à la robotique ou aux transports : les progrès que l’humanité accomplit en la matière se font toujours plus spectaculaires et ne cessent d’accroître le pouvoir qu’elle détient sur le cours des choses. Collectivement, nous semblons miser sur la recherche scientifique et ses applications techniques pour améliorer notre santé, augmenter nos connaissances et, in fine, assurer notre bien-être, aujourd’hui et demain. Cependant, les espoirs que le progrès a fait naître se sont tellement assombris au cours des dernières décennies que l’on peut se demander si ce n’est pas la technique elle-même qui limite dès à présent nos perspectives d’avenir, qu’il devient difficile, et peut-être même impossible, de concevoir sans elle.

En matière de climat comme en matière de santé, sans même évoquer la menace atomique dans le domaine de l’armement, sommes-nous devenus dépendants, voire prisonniers, de la technique ? Pouvons-nous encore croire que nous contrôlons notre avenir grâce notre maîtrise technique ? Est-il raisonnable de nous reposer sur le secteur de la « tech » pour lui confier notre destin ou peut-on imaginer faire reposer notre futur sur d’autres fondements, et se projeter en tant qu’êtres indépendants de toute forme de technique ? 

1) Le développement technique nous a donné l’espoir de pouvoir mieux contrôler l’avenir

D’une manière générale, la technique désigne l’ensemble des moyens et des méthodes que l’être humain met en œuvre pour transformer son environnement, réaliser des tâches ou atteindre des objectifs. Au cours de son histoire, l’humanité n’a cessé de développer et d’affiner sa maîtrise de la technique pour améliorer ses conditions d’existence et accroître la puissance qu’il détient sur la nature dans le but de mieux maîtriser l’avenir. René Descartes, dans le célèbre passage du Discours de la méthode (1637) qui lui fait entrevoir la possibilité que l’homme devienne « comme maître et possesseur de la nature », espère ainsi que le développement technique puisse être suffisamment abouti pour, par exemple, prendre le contrôle sur sa santé. Ce « contrôle » est alors vu comme une mainmise de l’humanité sur son avenir, en lieu et place du hasard et de l’aléatoire fortune.

À coups de révolutions industrielles et de révolutions informatiques ou numériques, la civilisation humaine, notamment occidentale, a en partie transformé cet espoir en réalité. Nous sommes aujourd’hui entrés dans une ère que certains appellent l’« Anthropocène » et qui désigne cette domination exercée par l’homme qui est devenu, à travers ses multiples manières de transformer les sols, les airs et les mers, une force capable d’influer durablement sur son environnement, une puissance à part entière. Depuis que les êtres humains sont les artisans et non plus seulement les habitants de la Terre, leurs activités ont aujourd’hui des conséquences directes et déterminantes sur les conditions de vie de demain, comme le montrent par exemples les études scientifiques sur le changement climatique.

2) Mais si notre avenir dépend de la technique, la technique menace d’échapper à notre contrôle

Attention cependant à bien prendre la mesure de ce qu’implique le fait que notre avenir dépende de la technique. Cela ne signifie plus nécessairement que nous maîtrisions totalement, grâce à la technique, ce qui va advenir demain. Car si dépendance à l’égard de la technique il y a, cela ne signifie pas nécessairement que nous disposions encore de tous les moyens de contrôle sur le développement de la technique. Au milieu du XXe siècle, le philosophe Jacques Ellul a bien compris que la technique, loin de se réduire à un simple usage des outils ou des machines, risquait de devenir une force autonome échappant à notre contrôle pour évoluer selon ses propres lois, souvent indépendamment de nos intentions ou de nos valeurs, et ce sans que nous ayons la maîtrise de ses conséquences. Ce qu’Ellul appelle « la technique comme système » est susceptible de devenir autonome, au point d’imposer ses exigences à l’humanité et de façonner notre avenir malgré nous. Ne sommes-nous pas en train de la vérifier à nos dépens, nous qui sommes obligés chaque jour à pousser plus loin l’exploration de minerais et de métaux pour alimenter les besoins d’une consommation dont on ne sait plus si elle est encore la nôtre ou celle de la technique elle-même ?

Si notre avenir ne dépend plus de notre technique mais d’une technique qui obéit à ses propres lois, alors il y a de quoi nourrir quelques inquiétudes. C’est ainsi que « la promesse de la technique s’est inversée en menace », explique Hans Jonas dans son livre Le Principe responsabilité en parlant de la technique moderne. Cette menace pèse non seulement sur la nature mais sur les générations futures et sur l’humanité en général, parce que nous vivons une situation historique inédite où elle a pris une telle ampleur dans nos vies que ses pouvoirs exponentiels s’étendent largement au-delà de ce que nous pouvons penser : elle a acquis une capacité de plus en plus grande à modifier le monde de façon imprévisible pour nous. Aussi Hans Jonas en appelle-t-il à un sursaut de nature éthique.

3) Pouvons-nous encore décider aujourd’hui de la technique qui sera développée demain ?

Peut-on encore agir ? N’est-il pas trop tard pour arrêter le développement technique et envisager un avenir libéré de toute forme de technique ? À défaut de vouloir et de pouvoir « retourner à la nature » – d’ailleurs, quel sens cela pourrait-il avoir ? –, on peut au moins envisager quelque chose comme un avenir plus « naturel ». Mais comment pourrait se faire cette réinvention qui ne soit pas une simple régression ? La difficulté qu’il y a à penser sérieusement notre avenir sans domination technique en dit long sur l’emprise que celle-ci exerce non seulement sur nos manières de vivre mais aussi sur notre manière de penser. Dans un ouvrage au titre éloquent, Où atterrir ? (2017), Bruno Latour insistait sur la nécessité de repenser notre rapport à la nature, à la science et à la technologie, en mettant en avant l’idée d’« atterrissage » pour qualifier cette étape où l’humanité doit prendre conscience de ses responsabilités face aux enjeux écologiques et technologiques (et éviter à la fois de s’écraser au sol et de se brûler les ailes, comme l’a fait Icare).

La question se pose aujourd’hui de manière très concrète au regard des innovations liées à l’intelligence artificielle, qui posent des questions juridiques, éthiques et existentielles – donc philosophiques ! – inédites mais passionnantes. Allons-nous de manière irréfléchie lui confier de plus en plus de pouvoir et de prises de décision qui auront des conséquences directes sur nos vies ou allons-nous avoir la sagesse et nous doter des moyens de l’encadrer pour fixer des limites à son influence ? Comme la romancière Mary Shelley l’a bien compris : attention à ce que, à la fois insouciants et grisés par leurs succès, les ingénieurs de la « tech » ne se retrouvent pas dans la même situation que le docteur Frankenstein quand il voit sa créature lui échapper et se retourner contre lui… et contre nous tous.

Conclusion

La puissance de la technique est si grande aujourd’hui qu’il est évident que notre avenir en dépend, de manière très concrète, pour le meilleur comme pour le pire. Il ne s’agirait pas de rester à quai, d’un point de vue philosophique et éthique, pour penser cette dépendance qui se fait toujours plus croissante et qui exige une révolution dans notre manière de la penser. 


Retrouvez l’ensemble des corrigés de l’épreuve du Bac philo 2025 :

➤ Filière générale :

1. Notre avenir dépend-il de la technique ?

2. La vérité est-elle toujours convaincante ?

3. Explication de texte : un extrait de Théorie de la justice, de John Rawls (1971)

➤ Filière technologique :

1. Sommes-nous libres en toutes circonstances ?

2. Avons-nous besoin d’art ?

3. Explication de texte : un extrait de Théorie des sentiments moraux, d’Adam Smith (1759)

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