Dossier / “À quel moment je m’engage ?”
Cool révolutions : entretien avec l’activiste Srdja Popovic
Srdja Popovic. ©Patrice Normand/opale.photo
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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.
Animateur d’Otpor ! (« résistance », en serbe), mouvement qui a conduit à la chute de Slobodan Milosevic en 2000, cet activiste forme depuis des années des révolutionnaires du monde entier. Avec une méthode fondée sur la non-violence et l’humour, décrite dans Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes (trad. fr. Payot, 2015). Il a créé le Canvas (Centre pour les actions et les stratégies non violentes appliquées, canvasopedia.org). Nous l’avons interrogé sur le sens de l’engagement aujourd’hui, alors que les tentations autoritaires et la violence reviennent en force.
Quand et pourquoi vous êtes-vous engagé ?
Srdja Popovic : Durant mon adolescence en ex-Yougoslavie, je n’éprouvais aucun intérêt pour l’activisme. Je jouais de la guitare dans un groupe de rock et je voulais devenir biologiste. Pour moi, le militantisme était une occupation ennuyeuse réservée à de vieilles dames protectrices des droits des chats. Mais à partir des années 1980, mon pays est tombé dans une grave crise économique. Mes parents, qui étaient journalistes, se sont retrouvés à vendre de l’essence de contrebande pour survivre. Puis la guerre est arrivée au début des années 1990. Ma vie a basculé parce que, autour de moi, les gens étaient enrôlés pour aller combattre les autres anciennes républiques yougoslaves. Toute la vie culturelle s’est effondrée. Nous avions la meilleure scène new wave d’Europe après le Royaume-Uni. Nous sommes devenus un petit pays provincial obsédé par son passé et de plus en plus tourné vers Moscou. Étudier n’avait plus aucun sens, car on savait qu’on n’aurait pas de travail. J’ai décidé de rester dans mon pays. Ma compréhension des choses et mon engagement se sont construits lentement. Il y a tout de même eu un événement décisif : un concert de rock à Belgrade. Tous mes groupes préférés se sont réunis pour chanter contre la guerre. Comme l’événement était interdit par les autorités, ils ont joué juchés sur un camion. Nous étions près de 5 000 à les suivre, et je me souviens de l’énergie que nous avons ressentie à ce moment-là. Je me suis senti chez moi là-dedans. Alors j’ai décidé de défendre ce « chez moi ». J’ai commencé à participer à des manifestations en 1992 contre la guerre en Croatie. J’avais le bon âge : 19 ans.
Avec Otpor !, vous avez animé la première révolution pacifique postcommuniste. Quels étaient vos principes d’action et pourquoi se sont-ils montrés si efficaces ?
Au départ l’ambiance était très hippie, inspirée des mouvements pacifistes de la fin des années 1960. Nous nous croyions sur un campus américain et chantions Give Peace a Chance. Ça attirait du monde, car tous les jeunes étaient influencés par la culture pop occidentale. Puis nous nous sommes opposés à Slobodan Milosevic, qui ne comptait pas quitter le pouvoir. Mais pendant que nous chantions contre la guerre sur les campus, Milosevic recrutait des soldats. En 1996, nous avons donc décidé de nous concentrer sur l’organisation d’élections libres et de protester si celles-ci – comme cela a été le cas – étaient falsifiées. Notre seul objectif était la quête de liberté et l’idée que si quelqu’un nous volait notre avenir, cela rendrait tout le monde malheureux. Pour gagner, nous avons décidé de n’être ni de droite ni de gauche, mais de rassembler les jeunes autour de ce projet très simple. Pour leur donner envie, nous avons monté un mouvement festif, avec des logos qui frappent et des actions amusantes pour ridiculiser les autorités. Tout le monde a envie de se rassembler avec des gens cool. Et ça a fonctionné.