Dossier / “Peut-on devenir meilleur ? Et si oui, comment ?”
Catherine Malabou-Guillaume Martin : progresser en roue libre ?
Catherine Malabou et Guillaume Martin. © Magali Delporte pour PM ©Jean-Francois Paga/Opale.photo
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Cet article est issu du numéro 181 de Philosophie magazine, en kiosque le 11 juillet 2024.
S’améliorer, c’est la quête de tout sportif de haut niveau… Mais comment y parvient-on : par la discipline ou la transgression ? De manière individuelle ou collective ? Le coureur cycliste Guillaume Martin, auteur de plusieurs essais de philosophie, et la philosophe Catherine Malabou, qui a beaucoup écrit sur le corps et l’anarchisme, ont noué autour de ces questions un dialogue surprenant.
Guillaume Martin : Je suis convaincu que toute activité répétée, quotidienne, finit par vous métamorphoser. Dans le cas du sport de haut niveau, cette métamorphose est plus évidente, car elle prend une dimension physique. L’entraînement est fondé sur l’incorporation, un terme qui peut s’entendre en deux sens. D’abord, vous devez répéter les mêmes mouvements afin de vous créer une mémoire corporelle. Les cyclistes répètent le coup de pédale. Les nageurs multiplient les longueurs, pas seulement pour augmenter leur métabolisme de base, mais pour devenir poisson, pour s’habituer aux phénomènes de l’aquadynamique. Il y a un travail d’habituation du corps, d’ancrage de mouvements qui ne sont pas naturels. Ensuite vient s’ajouter une exploitation assez subtile d’un mécanisme physiologique qu’on appelle la surcompensation. Cela consiste à provoquer une grosse dépense énergétique pour épuiser son corps. Et lorsque celui-ci récupère, il ne retourne pas au niveau antérieur mais tend à prendre une marge de sécurité, il se solidifie, accroissant un peu ses capacités. Il s’agit de s’affaiblir pour progresser. Dans mon mémoire de master, j’ai esquissé un lien avec la philosophie de Friedrich Nietzsche, qui exprime la même idée dans sa phrase archicélèbre : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » De façon plus métaphorique, dans Zarathoustra, on trouve l’image du soleil qui décline pour s’élever de nouveau.
Catherine Malabou : Je suis très sensible à ce que vous venez de dire. J’ai toujours été fascinée par les mécanismes de l’habitude, que l’on appelle aussi une seconde nature, et par la manière dont le corps, qui n’est au départ qu’un ensemble d’organes, est susceptible de devenir un instrument, pouvant par conséquent être mis au service d’un but, d’un sens. L’habitude a deux effets principaux et contradictoires. Le premier est de sculpter le corps en libérant des énergies. Le second est au contraire la routine – c’est-à-dire, au fond, la mort de l’énergie. Ainsi l’habitude élève le corps à sa puissance, et c’est très nietzschéen, mais dans le même mouvement, elle menace de le détruire. J’ai l’impression que l’enjeu, ici, est de trouver un juste milieu entre la grâce et l’addiction. L’idée d’amélioration, que Socrate définit philosophiquement comme la tentative de « faire monter ce qu’il y a de meilleur en soi », suppose justement de se situer entre la grâce et l’addiction. Parce que j’imagine, Guillaume, que lorsqu’on est superpotentialisé, on est aussi en danger de perdre le contrôle. Quand le corps est en état de grâce, il peut s’envoler mais également devenir une simple mécanique aveugle…
G. M. : Oui, et je regrette que mon entraîneur ne participe pas à notre échange ! C’est précisément son rôle que de trouver ce juste milieu, de m’aider à m’affaiblir sans me mettre en danger. Le surentraînement est délétère, il risque de vous tuer à la tâche – j’ai connu ça par le passé. Par ailleurs, ce que vous dites sur la perte de contrôle est exact : c’est quand un sportif de haut niveau est au sommet de la vague, dans sa meilleure condition physique, qu’il risque le plus de tomber malade, voire de traverser un épisode dépressif. Cela est arrivé à bien des champions après leurs victoires les plus éclatantes. Une fois les objectifs atteints, les ressources intérieures ont été dilapidées, le sol se dérobe, il n’y a alors plus rien qu’un grand vide…