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Simone Weil, le « facteur moral »

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Simone Weil, le « facteur moral »

Simone Weil. © Darchivio/Opale.photo 

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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.

C’est une extrême sensibilité à la souffrance des autres qui nourrit chez Simone Weil un profond désir d’engagement. Sa méfiance viscérale à l’égard des grands collectifs qui, selon elle, écrasent la personne humaine la condamnera cependant tout au long de sa vie à une forme de solitude compromettant souvent ses initiatives.

 

Issue de la petite bourgeoisie parisienne, Simone Weil se lance rapidement dans l’action politique. À l’ENS, elle signe des pétitions, participe à l’organisation de collectes pour des caisses de chômage. Syndiquée, elle rejoint à l’hiver 1932-1933 le mouvement de grève au Puy-en-Velay et prend la décision de vivre avec cinq francs par jour, comme les chômeurs. Attentive aux évolutions du régime soviétique, elle intègre le Cercle communiste démocratique, très critique à l’égard des dérives totalitaires du stalinisme. Lorsque les Weil hébergent Trostki dans leur appartement parisien, la jeune Simone n’hésite pas à lui tenir tête : elle lui reproche de défendre, au nom de la révolution, la violence organisée et une discipline autoritaire. À quoi bon « chasser une équipe d’oppresseurs et […] la remplacer par une autre » ? Proche de l’extrême gauche, Weil refuse de s’affilier à un parti – structure politique dont elle livrera une critique farouche. « Il est difficile qu’un mouvement collectif soit réellement orienté vers la justice », écrit-elle dans L’Enracinement (Gallimard, 1949, posthume). La philosophe poursuit sa route solitaire et indocile. Entre 1934 et 1935, elle travaille à l’usine pour éprouver dans sa chair la réalité de la vie des prolétaires broyée par les rythmes des machines. Elle y découvre un « esclavage qui fait perdre tout à fait le sentiment d’avoir des droits », et cette « solitude qui est peut-être le caractère le plus frappant des usines ». Après quelques mois, elle arrête, épuisée.

Mystique, pacifiste, anarchiste

L’autre grande aventure de Weil, c’est la religion. Née dans une famille juive agnostique, elle se rapproche du christianisme à partir de 1935. À Póvoa de Varzim, ville côtière portugaise, elle entend chanter des cantiques « d’une tristesse déchirante » et a « soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et [elle] parmi les autres ». Vient plus tard l’expérience mystique qui changea définitivement sa vie : « Dans un moment d’intense douleur physique, alors que je m’efforçais d’aimer, j’ai senti une présence plus personnelle, plus certaine, plus réelle que celle d’un être humain, inaccessible et aux sens et à l’imagination, analogue à l’amour qui transparaît à travers le plus tendre sourire d’un être aimé. » L’amour infini du Christ, sacrifié pour racheter l’humanité, la fascine. Pour autant, Weil ne rejoint pas l’Église. Méfiance, là encore, des grandes structures pyramidales ?

C’est enfin sur la question de la guerre que Simone Weil évolue en l’espace de quelques années. Pacifiste, elle écrit cependant : « Je n’aime pas la guerre ; mais ce qui m’a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c’est la situation de ceux qui se trouvent à l’arrière et bavardent de ce qu’ils ignorent », écrit-elle. Il faut endurer la réalité de la violence pour pouvoir en dire quelque chose. Aussi, quand la guerre civile espagnole éclate en 1936, Simone Weil rejoint brièvement les rangs des anarchistes... sans porter les armes. Ses réflexions sur la stratégie – pratiquer la guérilla, « ne pas constituer de fronts, ne pas assiéger de villes ; harceler l’ennemi, entraver ses communications, l’attaquer toujours là où il ne s’y attend pas, le démoraliser et stimuler la résistance par une série d’actions infimes, mais victorieuses » – ne sont guère entendues. L’expérience tourne court. Maladroite dans le maniement des armes, Weil est reléguée en cuisine. Elle finit gravement brûlée lorsqu’elle pose le pied sur une marmite et est rapatriée en France. Ce qu’elle a vu en Espagne la marque cependant profondément. « Le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme », dira-t-elle. La philosophe s’émeut de la barbarie, y compris chez ses compagnons d’armes. Elle s’insurge contre l’exécution d’un jeune garçon qui disait avoir été enrôlé de force comme phalangiste. À Bernanos, elle écrit : « Je n’ai jamais vu personne même dans l’intimité exprimer de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé. » La guerre transforme les hommes. Règne de la force, sa vérité est la souffrance et la mort.

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