Entretien

Clotilde Leguil : “J’ai voulu redonner de la valeur à l’événement amoureux”

Temps de lecture : 15 min

Clotilde Leguil : “J’ai voulu redonner de la valeur à l’événement amoureux”

Clotilde Leguil. © Manuel Braun pour PM

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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.

Comment s’ouvrir à l’autre, se risquer à aimer, s’engager dans l’action sans s’y abîmer ? Clotilde Leguil prend ces questions à bras-le-corps. Elle poursuit l’exploration de nos « laboratoires intimes » dans son nouvel essai La Déprise et nous expose sa démarche, au croisement de la littérature, du cinéma, de la philosophie et de la psychanalyse.

 

« Il n’y a pas de consentement éclairé. » Clotilde Leguil en est convaincue et a fait de cette idée le point de départ de sa réflexion. En philosophe et en psychanalyste, cette spécialiste de Sartre et de Lacan s’attache à cerner le « malaise dans la civilisation nouvelle version », celui dont les écrivaines Camille Kouchner et Vanessa Springora ont si bien rendu compte dans leurs romans respectifs. C’est en s’appuyant sur elles qu’elle a d’abord décortiqué sous l’angle clinique et politique l’idée de consentement pour montrer qu’il n’est jamais purement contractuel, qu’il relève plutôt de la confiance – qui peut être trahie – et donc d’un saut dans l’inconnu. Cela vaut aussi pour la sphère sociale où nous sommes liés par un pacte davantage que par un contrat, où la raison ne suffit pas à constituer une communauté, supposant plutôt un désir de vivre ensemble. « Car finalement, c’est bien d’un pacte de confiance qu’il est question, dans le consentement intime comme dans le consentement politique, et ce pacte met en jeu le rapport à la parole. » S’appuyant sur la littérature et le cinéma autant que sur les auteurs du panthéon philosophique, elle tente de donner forme à ce qui n’en a pas : à ces zones grises de nos existences dans lesquelles nous nous ébattons et parfois nous débattons. Elle analyse ce qui, dans nos rapports à l’autre, risque à tout moment de nous échapper et que le mot « toxique », devenu celui d’une époque, résume bien. Il désigne, pour elle, l’hubris d’une civilisation qui ne pose plus aucune limite à la jouissance, soit cet « excès de zèle propre aux mortels qui croient pouvoir se mesurer avec les Dieux », selon les Grecs. « Le terme “toxique” vient nommer ce curieux alliage de jouissance et de destruction, d’émoi et d’angoisse, de fragilité et de danger. » Clotilde Leguil a de la relation toxique une compréhension amoureuse autant qu’écologique. Mettant en acte sa croyance dans le pouvoir du dit et de l’écrit, elle m’a reçu chez elle, sur son divan, pour parler de son nouveau livre. Dans un coin de son salon-bibliothèque, un petit bureau calé dans un angle est surplombé d’un portrait dessiné de Lacan. C’est ici, sous les auspices du psychanalyste, qu’elle a écrit La Déprise (qui vient de paraître au Seuil), un « essai sur les ressorts intimes de la désobéissance », où elle convoque son parcours biographique. Il parachève une ample réflexion sur le désir.


CLOTILDE LEGUIL EN 6 DATES
1968 Naissance à Paris 
1992 Agrégation de philosophie
2010 Soutenance de sa thèse sur le rapport de la pensée de Sartre à Lacan
2023 Coproduction du podcast « L’Inconscient » sur France Inter 
Depuis 2024 Présentation d’un cycle de conférences sur l’éveil à la psychanalyse au cinéma MK2 Beaubourg
2025 Parution de La Déprise


Vos trois essais Céder n’est pas consentir, L’Ère du toxique, puis La Déprise constituent comme une trilogie. Quel en serait le fil rouge ?

Clotilde Leguil : Le fil rouge m’apparaît comme celui du consentement et de la désobéissance. « Trilogie » est exactement le terme que je pose sur cette suite. Elle n’était pas programmée mais, au moment d’écrire Céder n’est pas consentir, je venais de finir mon analyse, et la rencontre avec le livre de Vanessa Springora – Le Consentement, en 2020 – a été un déclencheur. Il catalysait un travail que je menais depuis longtemps sur le traumatisme psychique. J’ai ainsi commencé par mettre l’accent sur la question du forçage du consentement, en explorant une zone grise, ce lieu où le sujet ne sait plus très bien à quoi il a consenti et fait l’expérience d’un égarement par rapport à son désir. Ensuite, j’ai déplié autour du terme « toxique » une réflexion sur ces expériences qui consistent à se laisser faire dans le rapport à l’autre, où le sujet s’aperçoit après coup que son désir a pu être malmené, sans que ce soit nécessairement traumatique. Je prends le terme « toxique » comme l’expression d’une injonction à jouir toujours plus, jusqu’à ne pas parvenir à s’extraire de ce qu’on ne désire pas. La Déprise vient boucler cette enquête, en repartant de l’événement amoureux, non plus dans les expériences de forçage, mais d’abord à l’endroit de la bonne rencontre.

 

Est-ce une manière de « réhabiliter » l’amour ? 

Oui, c’est une manière de redonner une valeur à l’événement amoureux. La manière dont nous avons tous été saisis par ces récits de harcèlement et de traumatisme a effectivement fini par donner une idée de la rencontre extrêmement sombre, comme méprise et assujettissement. Sans négliger cet aspect, sans fermer les yeux sur les abus, j’ai voulu remettre sur le devant de la scène la notion d’événement amoureux, analyser ce bouleversement qui consiste à consentir à ce qu’un événement transforme notre existence.

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