Témoignage
Christiane Hessel, le choix de mourir
Christiane Hessel. © Mousse/Abaca
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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.
Christiane Hessel, veuve de Stéphane Hessel, a décidé de recourir à l'euthanasie en Belgique le 14 décembre dernier. Alors qu’en France, la loi sur la fin de vie et l’aide à mourir, suspendue depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, devrait être réexaminée, nous publions ce témoignage exceptionnel recueilli chez elle, à Paris, quelques jours avant sa mort.
« Une amie, âgée, au patronyme connu, a choisi “le jour et l’heure” de sa disparition, pour ne pas se voir devenir dépendante alors qu’elle faiblit. Et ce sera dans quinze jours, en Belgique. C’est une décision mûrement réfléchie, et elle en parle avec légèreté. » J’ai reçu ce message sur mon téléphone un soir, qui me proposait de la rencontrer. Cette amie au patronyme connu s’appelait Christiane Hessel, et elle a accepté de me recevoir chez elle, quelques jours avant de mourir, pensant « utile de laisser un témoignage » et d’expliciter sa décision.
Je me suis rendu dans son appartement du Quartier latin, à Paris, avec un peu d’appréhension. Je savais ce temps précieux. Mais, rapidement, Christiane Hessel a donné le ton, m’accueillant à sa porte avec un large sourire. Chez elle, la vie bruisse. Une amie s’active au téléphone dans la cuisine, un autre m’attend dans le salon. C’est lui qui nous a mis en relation. Gilles Vanderpooten dirige Reporters d’espoirs, une organisation non gouvernementale qu’il a créée afin de mettre en avant le « journalisme de solutions ». Il a également cosigné avec Stéphane Hessel un livre d’entretien intitulé Engagez-vous ! (Éditions de l’Aube, 2011), complétant un opuscule paru l’année précédente et devenu un extraordinaire phénomène d’édition : Indignez-vous !
Gilles a ainsi noué un lien d’amitié fort avec le couple Hessel. Il a facilité notre rencontre et assiste à notre échange. Christiane commence par me proposer un verre de whisky breton, qui a ses faveurs. Elle m’offre des biscuits et s’inquiète d’abord que l’article paraisse trop tôt, qu’il compromette le secret médical indispensable à l’accomplissement de sa démarche. Elle craint qu’un ébruitement médiatique n’hypothèque le voyage qu’elle a prévu quelques jours plus tard en Belgique, pour bénéficier d’une mort assistée. Je la rassure, aidé par la présence de Gilles. Sans son entremise, elle n’aurait d’ailleurs pas accepté de me recevoir. Christiane Hessel est finalement décédée le 14 décembre, à 96 ans. Voici le récit de son histoire et l’explication de son geste, dont elle a voulu faire un ultime engagement.
Les engagements d’une vie
« On va essayer d’être un peu bref, parce que ma vie a été assez longue », me dit-elle avec humour quand je lui demande, en guise de préambule, de faire un bilan de son existence, à l’aune de sa mort. À ma question d’inspiration sartrienne – impossible en effet, pour le philosophe existentialiste, de savoir qui l’on est, seulement qui l’on a été au terme de sa vie, en récapitulant la somme de nos actions –, elle répond en soulignant son âge. Christiane Hessel est née Chabry en 1928. « C’était le début de la crise économique. Mon père, qui avait fait la Première Guerre mondiale, avait été gazé et n’était pas en bon état. Il était un brillant ingénieur mais ne trouvait plus de travail. À la naissance d’un quatrième enfant, il n’a pas su gérer et il est parti, en laissant donc ma mère seule sans un centime. On a vécu un début extrêmement difficile. » Après être parvenue à récupérer les droits maternels sur ses enfants, sa mère part en Suisse, « son pays d’origine. Pas pour son bonheur, d’ailleurs. Nous étions plongés dans la grande crise de 1929, et mon frère aîné est devenu chef de famille, à 15 ans. Il était petit apprenti graphiste à l’époque, puis il est devenu un peintre renommé ». J’admire effectivement au-dessus du canapé un grand tableau figuratif, qui représente un homme assis à la lecture, signé de la main de ce frère, Franck Chabry. « J’ai vécu à Genève jusqu’à l’âge de 18 ans. Mais à six mois du bac, en 1947, j’ai fichu le camp pour Paris, où j’ai vécu dans une chambre de bonne et fait tous les métiers. Personne n’avait d’argent, mais il était merveilleux de vivre librement et d’avoir 18 ans à la fin d’une guerre. » Christiane Hessel devient alors cadre chez Air France – « tout était à reconstruire et on n’était pas trop regardant sur les diplômes ».