Essai
Václav Havel, refuser de vivre dans le mensonge
Vaclav Havel. ©STF/Scanpix Sweden/AFP
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
En 1978, Václav Havel – futur président de la République fédérale tchèque et slovaque – signe Le Pouvoir des sans-pouvoir. Un manifeste antitotalitaire qui définit ce qu’est la dissidence : il s’agit non plus de s’opposer au pouvoir, mais d’opérer un renversement profond dans la société pour que chacun puisse à nouveau « vivre dans la vérité ».
Davos, janvier 2026. Le monde retient son souffle. Trump envahira-t-il le Groenland, territoire souverain d’un pays membre de l’Otan ? Le Premier ministre canadien Mark Carney s’avance sur la tribune et se lance dans une longue tirade sur… un marchand de légumes. « Chaque matin, il place une affiche dans sa vitrine : “Prolétaires de tous pays, unissez-vous !” Il n’y croit pas. Personne n’y croit. Mais il la place quand même, pour éviter les ennuis. » Et d’ajouter : « Dès qu’une seule personne cesse d’agir ainsi, dès que le marchand de fruits et légumes retire son enseigne, l’illusion commence à s’effriter. » Fait rare pour ce très sérieux forum économique, les boutons de manchette s’agitent en masse. Milliardaires, financiers et élus des cinq continents se lèvent. Ovation générale.
C’est qu’il ne s’agit pas de n’importe quel marchand de légumes, mais de celui mis en scène dans Le Pouvoir des sans-pouvoir, livre dont l’auteur Václav Havel, le « président-philosophe » tchèque, sera élu en 1989 aux plus hautes fonctions de son pays libéré du joug communiste. Rédigé en 1978, le texte est diffusé sous le manteau à Prague : il analyse en profondeur les ressorts de l’idéologie (post-totalitaire) et des moyens pour s’en libérer (la dissidence).
Revenons-en à nos potimarrons : pourquoi le marchand de légumes installe-t-il cette affiche communiste, reçue « en même temps qu’oignons et carottes » ? En réalité, sa présence signifie : « J’ai peur et c’est pourquoi je suis inconditionnellement obéissant. » Pourtant, remarque avec malice Havel, jamais notre marchand n’aurait accepté d’afficher cette phrase comme slogan : c’est la fonction de l’idéologie, un « moyen apparent de rapport au monde qui offre à l’homme l’illusion qu’il est une personne intègre, digne et morale, tout en lui offrant la possibilité de ne pas l’être ». Peu importe d’y croire vraiment. Ce qui nourrit le pouvoir, c’est de laisser croire qu’on y croit : « On n’est pas obligé d’accepter le mensonge. Il suffit d’accepter de vivre avec le mensonge et dans le mensonge. » Mark Carney mobilise Havel pour décrire la manière dont le droit international est devenu une « fiction utile » : les États font semblant d’y croire, ferment les yeux sur les entorses commises par ses défenseurs à son endroit, en échange de quoi ils reçoivent stabilité géostratégique et prospérité économique. Mais avec les ruades protectionnistes et les offensives trumpistes, le voile se déchire.