Dossier / “L’Empire, stade ultime du capitalisme ?”
Ce qui caractérise les États-Unis, la Chine et La Russie ? L’impérialisme de la finitude
Illustration. © William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 février 2026.
États-Unis, Russie et Chine, ces trois superpuissances contemporaines réactivent une catégorie politique que l’on croyait dépassée, l’empire. Leurs ambitions sont-elles seulement d’accaparer les ultimes ressources planétaires ou portent-elles une vision politique inédite ?
Dans la nuit du 3 janvier, les États-Unis ont mené une opération militaire éclair sur le Venezuela, déployant 150 avions et hélicoptères pour capturer le dirigeant Nicolás Maduro. Quelques jours plus tard, Donald Trump accentuait sa pression sur le Danemark et ses alliés européens, en claironnant, lors d’un échange surréaliste avec la presse : « Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. » Une manière de mettre en pratique le « corollaire Trump à la doctrine Monroe », tel que le formule le récent rapport stratégique publié par la Maison Blanche, orné de la signature sismographique du président américain : « après des années de négligence », les États-Unis entendent « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental », c’est-à-dire dans les Amériques.
Côté russe, lors d’une prise de parole devant des haut gradés de l’armée en décembre, Vladimir Poutine est passé à l’insulte, comparant les dirigeants européens à de « petits porcs » prompts à se régaler de « l’effondrement de la Russie ». Et les frappes russes accentuent la pression sur les civils ukrainiens, endommageant les infrastructures électriques en plein hiver.
Lors de ses traditionnels vœux du nouvel an, le leader chinois Xi Jinping a quant à lui adopté un ton surplombant : « Le monde d’aujourd’hui traverse à la fois des changements et des turbulences, et certaines régions sont encore en guerre. La Chine est du bon côté de l’Histoire. » En chinois, le mot qui désigne la Chine est Zhōngguó, signifiant l’« empire du Milieu ». Mais le « Milieu » dont il est question ici ne désigne pas un centre entouré de périphéries – c’est l’espace qui s’étend entre le ciel et la terre, rien de moins. Quelques mois après son arrivée au pouvoir en 2012, Xi Jinping avait formulé deux « objectifs séculaires » : doubler le produit intérieur brut de 2010 afin d’atteindre les 10 000 dollars par habitant en 2021, pour le centenaire du Parti communiste chinois, et faire de la Chine la première puissance mondiale en 2049, pour le centenaire de la République populaire. Le premier objectif a été dépassé. Qu’en sera-t-il du second ?
La fin de l’idéalisme
Dézoomons. Nous sommes habitués à nous représenter l’histoire du monde à l’échelle des États-nations. Mais l’État tel que nous le connaissons est une invention moderne qui a lentement émergé, alors qu’il existait auparavant, dans l’Antiquité, des entités plus petites ou bien plus vastes – des cités et des empires. De l’Empire carolingien au Saint Empire germanique, de la succession millénaire des dynasties chinoises à l’Empire mongol, des conquêtes napoléoniennes à la grande expansion coloniale des Anglais, des Français et des Hollandais, la liste est longue, éloquente. Depuis la décolonisation, nous avons tendance à considérer l’empire et l’impérialisme comme des reliquats du passé, un héritage encombrant. Mais cette façon de voir nous laisse démunis lorsque trois superpuissances contemporaines – la Chine, les États-Unis, la Russie – affirment leurs ambitions impériales. C’est comme s’ils réactivaient une catégorie politique que nous avions crue dépassée.