Entretien
Ce que le western dit de l'Amérique. Entretien avec Robert Pippin
Robert B. Pippin. © CP
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Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.
Le genre western est l’épopée nationale ultime des États-Unis. La raison ? Il identifie et met en scène les désirs contradictoires d’une démocratie dont la première vie s’est achevée dans la violence d’une guerre civile. Entretien avec le philosophe américain Robert Pippin.
Pourquoi le western est-il si important aux États-Unis ?
Robert Pippin : Nous n’avons pas vraiment de littérature épique en Amérique. Peut-être a-t-on tout de même le Moby-Dick de Melville. Mais, dans l’ensemble, nous n’avons aucune forme d’autoreprésentation, aucune image de nous-mêmes qui nous dit ce qui fait de l’Amérique un pays. Nous n’avons pas d’épopée. Mais nous avons John Ford. Les westerns sont précisément une forme d’autoreprésentation américaine qui est unique, assez similaire aux épopées nationales, quoique très particulière. La plupart des grands westerns concernent la période allant de la fin de la guerre de Sécession au début du XXe siècle et sont très souvent peuplés d’anciens sudistes qui sont des pistoleros, des justiciers autoproclamés comme Jesse James. Ces personnages symbolisent l’idée d’une nouvelle fondation, d’un nouveau départ, ce qui était crucial pour les Américains. Nous en avions besoin parce que nous avions manqué la première fondation qui s’est achevée par une guerre civile fratricide. À mes yeux, les westerns sont des documents extrêmement précieux pour essayer de comprendre une « refondation » qui s’est révélée être une expérience tout à fait unique dans l’histoire des États-nations modernes. Ils soulèvent cette question, souvent de manière pessimiste : une refondation est-elle possible ?
Que symbolise la figure du cow-boy ?
Il y a deux sortes de cow-boys. Il y a l’as de la gâchette qui représente un monde social qui n’a pas encore formé d’ordre social. À la fin du XIXe siècle, de vastes territoires américains ont été colonisés, mais il n’y avait pas d’ordre juridique établi. La plupart de ces territoires n’étaient pas encore des États. Les services de police étaient très, très rudimentaires. Les Américains ont donc dû s’armer. À l’ouest du Mississippi, lors de la conquête des terres indiennes par les Américains blancs, la possession d’armes à feu, y compris chez les fermiers, était extrêmement répandue. Ce cow-boy représente l’état de nature, l’état pré-civil, l’état de non-droit. Et puis, il y a un deuxième type de cow-boy, l’ancien pistolero qui devient shérif ou marshal. Il essaie de représenter ce qui pourrait être considéré comme un ordre. Il représente à la fois l’arrivée de la société bourgeoise et celle du capitalisme. L’arrivée de la propriété. Les ranchs devaient être clôturés. C’est une question cruciale dans de nombreux westerns. Beaucoup des premiers barons de l’élevage voulaient un accès libre à tous les pâturages de l’Ouest et en voulaient beaucoup aux petits fermiers. L’ancien tireur veut l’ordre, la famille, la paix, la sécurité. Il est représentatif des vertus bourgeoises, et non des vertus féodales pré-modernes comme l’honneur et la gloire. Le critique André Bazin le montre très bien dans ses essais sur les westerns. Hobbes disait que l’émotion humaine la plus dangereuse, la plus stupide, est l’honneur parce qu’elle est la plus irrationnelle. L’honneur ne vous lie pas à l’intérêt personnel compris collectivement et rationnellement. L’ancien tireur qui devient shérif est un peu comme Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Sa femme, jouée par Grace Kelly, est une quaker, une pacifiste. Lorsque les hors-la-loi viennent en ville pour tuer le shérif, elle représente l’idée d’un refus de la violence. Mais Gary Cooper, bien sûr, décide qu’il est de son devoir civique de rester et de protéger la ville, même si, à l’approche de midi, il est sur le point de terminer son service. Il pense qu’il conserve l’obligation, le devoir moral, de rester à son poste jusqu’au bout. Les westerns montrent ainsi comment les Américains, qui vivaient dans un ordre pré-juridique avec une conception pré-moderne de la vertu et du code d’honneur, se sont adaptés psychologiquement à l’imposition des vertus bourgeoises, des vertus de la sécurité, de la paix, de l’ordre juridique, etc.
Cette imposition de l’ordre bourgeois a été source de souffrance ?
La psychologie politique est très intéressante. Freud, dans Le Malaise dans la civilisation, a décrit le type de traumatisme qui se produit avec la répression nécessaire des passions libidinales. La suppression des passions au nom de l’ordre et de la raison est un processus psychologique extrêmement compliqué. Elle n’est jamais complètement réussie. Il y a toujours des moments où ce processus éclate. La formation du moi et du surmoi pendant l’enfance, par la socialisation, est un acte de violence que l’enfant, auquel on impose un ordre, ne peut pas comprendre. On ne peut pas raisonner avec un enfant lorsqu’il a 3 ans et qu’il veut se glisser dans le lit de maman ! Le western traite de ce genre de choses. Depuis Rousseau, nous savons que l’une des principales motivations humaines dans la vie est le besoin de statut, d’estime, de respect. L’expérience bourgeoise est ancrée dans l’idée que ce besoin peut être satisfait par une sorte d’égalité morale, par le fait que tout le monde est considéré comme moralement égal et comme également digne. Mais si tout le monde est égal, personne n’est distingué, personne n’est élevé ! C’est une reconnaissance par le plus petit dénominateur commun, ce qui peut être très frustrant. Le capitalisme a sa propre solution au problème, mais celle-ci est centrée sur l’argent, même si cela implique d’exploiter les autres. Ce qui donnait un statut qui distinguait les gens dans le monde pré-moderne – leurs réalisations individuelles, celles du tireur par exemple – doit être abandonné. Le plus grand film sur ce thème est L’Homme qui tua Liberty Valance. Le personnage de James Stewart représente la nouvelle forme d’ordre ; Liberty Valance représente la forme la plus sauvage de la licence anarchique ; et le personnage de John Wayne, Tom Doniphon, est une sorte de médiation dialectique entre les deux. C’est une figure autodestructrice car la forme de vie à laquelle il aspire, l’autosuffisance complète – qui inspire en fait beaucoup d’Américains –, est contraire à l’idéal bourgeois de coopération, d’égalité, de sacrifice au nom de la sécurité. C’est là que se pose le problème de la répression nécessaire à l’ordre bourgeois. La plupart d’entre nous ont le sentiment d’avoir beaucoup perdu avec l’imposition de cet ordre – beaucoup ont encore le sentiment qu’une vie dangereuse, risquée, aventureuse, dépouillée des garanties de l’ordre bourgeois est l’idéal d’une vie authentique. Nous ressentons une perte de respect de soi-même. Nous devons nous adapter à la structure de l’emploi, au pouvoir des patrons, au système du travail salarié. Tout cela peut être humiliant et les westerns sont l’un des rares moyens d’interroger le moment où le sacrifice de l’indépendance et de l’autosuffisance au profit de la coopération et de la rationalité devient nécessaire pour parvenir à quelque chose comme une nation, une citoyenneté, un sens du bien commun.