Dossier / C’est quoi un bon Français ?
Alice Diop : “J’ai voulu voir ce qu’on peut raconter d’une banlieue, d’une société, d’un pays, sans a priori”
Alice Diop. ©Athenaise/New Story
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Cet article est issu du numéro 156 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 janvier 2022.
Comment raconter le récit national ? La réalisatrice Alice Diop s’y essaie dans Nous, déjà visible sur Arte.tv avant d’être projeté en salles à partir du 15 février. Elle y suit, trente ans après l’expérience de l’écrivain François Maspero, le parcours du RER B, de Saint-Denis à la vallée de Chevreuse, en passant par le mémorial de la Shoah, à Drancy. Une quête d’individualités où s’illustrent magnifiquement les vies ordinaires, celles qui constituent le portrait de famille de la France contemporaine.
Qui sommes-nous ?
Alice Diop : Je n’ai pas fini de répondre à cette question. Et c’est plutôt sain ! Et puis, je ne suis ni philosophe ni politologue. Un film produit de la pensée non théorique mais sensible. Le montage, la percussion de deux séquences, chaque raccord tentent de répondre à cette question.
Quelle serait la réponse de la cinéaste ?
Je suis partie pendant trois ans d’écriture et de repérages en banlieue avec le texte de François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express [Seuil, 1990]. Il avait pris cette liberté littéraire de suivre la ligne B du RER, en s’écartant des discours sociologiques et journalistiques. J’ai voulu voir ce qu’on peut raconter d’une banlieue, d’une société, d’un pays sans a priori. J’avais le désir d’introduire de la complexité, de m’affranchir des discours dominants sur ces territoires. S’intéresser à l’ordinaire est politique, puisqu’on ne se préoccupe souvent de la banlieue que lorsqu’elle « brûle ». Puis ce projet a rencontré l’actualité : la violence des attentats et l’hystérisation identitaire du discours politique. Libération titrait au lendemain de la marche en réponse au massacre de Charlie Hebdo : « Nous sommes un peuple. » J’ai eu envie de réfléchir à ce qu’était ce peuple, car, dans la foule autour de moi, ce 11 janvier 2015, j’ai eu l’impression d’une forte homogénéité sociale. Beaucoup manquaient à l’appel, sans que je puisse préjuger pourquoi. Je me suis demandé si ce « nous » mis en Une n’était pas plus restreint qu’en apparence, mais aussi quel « nous » je pourrais proclamer et avec qui le faire.
À quoi reconnaît-on ce qui nous unit ?
Il ne s’agit pas exactement de partager un même territoire ou une même histoire. C’est une question de reconnaissance. On fait « nous » lorsqu’on reconnaît chez l’autre une humanité commune. Un grand bourgeois de la vallée de Chevreuse pratiquant la chasse à courre peut à un moment se reconnaître dans l’émotion d’un sans-papiers qui appelle sa mère au Mali qu’il n’a pas vue depuis vingt ans – comme dans une scène du film. C’est si bouleversant que même ceux qui n’ont aucune idée de ce qu’est la vie d’un migrant, ou aucune empathie pour leur destin, peuvent être touchés. Je travaille à partir de l’intimité des personnages, car c’est ce que nous avons en partage. À partir de l’empathie, nous accédons à l’universel.