Intervention

Albert Moukheiber défait 5 idées reçues sur le cerveau

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Albert Moukheiber défait 5 idées reçues sur le cerveau

© Constantinos Chaidalis (aka) @brittleton

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Cet article est issu du numéro 183 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 septembre 2024.

Contrôler son cerveau reptilien, faire travailler son cerveau droit et pas seulement le gauche, être en quête d’un « shoot » de dopamine : vous avez sans doute croisé ou même employé ces expressions qui viennent des neurosciences… mais ne reposent sur aucune base solide ! Le chercheur et psychologue clinicien Albert Moukheiber revient en cette rentrée avec un essai batailleur, Neuromania (Allary Éditions), où il dézingue nos idées reçues sur l’organe de la pensée.

 

D’habitude, les « experts » en neurosciences jouissent d’une position plutôt confortable dans le débat public. En effet, ils se présentent comme détenant le code de la conscience, ayant à leur disposition un savoir complexe et spécialisé sur notre psychisme. Or, avec son nouveau livre Neuromania, le chercheur et vulgarisateur Albert Moukheiber se livre à une opération étonnante : il scie délibérément la branche sur laquelle il est assis, c’est-à-dire qu’il explique avec une sincérité déconcertante que nous n’avons aucune théorie scientifique unifiée expliquant comment fonctionne cet amas de quelque cent milliards de neurones interconnectés qu’est notre cerveau, et qu’en l’absence de connaissances fermes et complètes, un tas de « neuromythes » ont fleuri comme autant de légendes urbaines. Mais pourquoi fait-il cela, pourquoi souligne-t-il les limites de sa discipline ? Est-ce pour faire, de manière socratique, profession de non-savoir ? « J’ai grandi dans un monde, répond l’intéressé, où ce qui nous parvenait de la science était foisonnant et stimulant, les théories d’Einstein se diffusaient dans le public, le mathématicien Isaac Asimov écrivait de la science-fiction… Aujourd’hui, on est confronté à une posture stabilisée, hyperspécialisée et technique de la science, qui lui enlève une belle part de sa magie. Moi, je trouve plus intéressant de présenter les neuroscientifiques comme des explorateurs, des gens un peu fous qui ont plus de questions que de réponses… Il existe plusieurs théories de la conscience en compétition, mais soyons francs : c’est comme si on était en train de se disputer pour savoir qui détient l’échelle qui permet de monter sur la Lune. On est très loin du compte ! D’ailleurs, c’est une chose que j’annonce dès la première séance à mes patients : je vais essayer de les soigner mais je suis dans la situation d’un médecin d’il y a deux siècles, disons que j’ai quelques plantes médicinales, des régimes, des conseils… mais je ne sais pas comment on guérit une dépression profonde. On va devoir faire des expériences ensemble, tenter des trucs ! C’est la complexité de ce type d’aventure qui m’intéresse, bien plus que le réductionnisme des quelques scientifiques – à mon sens peu sérieux – qui se présentent comme détenant les clés de la psyché humaine. » 

Après cette entrée en matière, Albert Moukheiber est prêt à déraciner quelques neuromythes !

 

Idée reçue n° 1 : « Nous devons réguler notre cerveau reptilien »

« C’est un mythe si tenace qu’un chercheur, Joseph Cesario, lui a consacré en 2013 un article au titre savoureux : “Votre cerveau n’est pas un oignon avec un reptile à l’intérieur” ! En fait, la croyance au cerveau reptilien a une longue histoire. On peut aller en chercher l’origine lointaine chez Platon qui, dans le Phèdre, décrit le Moi comme un cocher devant tenir les rênes de deux chevaux, l’un qui cherche à s’élever vers ce qui est céleste, intellectuel, l’autre qui descend vers le bas, vers l’animalité… De même, chez Aristote, on a l’idée que l’âme a plusieurs couches, qu’il y a une âme animale contenue dans une âme intellective qui en quelque sorte l’enrobe et la domine. Bien plus tard, on retrouve des survivances de cette idée chez Sigmund Freud, qui décrit le Moi comme pris en sandwich entre le Ça, les pulsions, et le Surmoi, instance chargée de garder le contrôle. En neurosciences, une théorie un peu similaire a été proposée dans les années 1950 par un chercheur américain, Paul D. McLean, sous le nom du « cerveau triunique ». C’est une théorie qui mélange l’observation de l’anatomie cérébrale et un darwinisme assez simpliste, et qui nous dit que nous avons dans le cerveau les ganglions de base, la structure qui serait la plus ancienne du point de vue évolutionnaire, qu’il qualifie de “reptilienne”, puis le système limbique, qui serait le siège des appétits et des passions, et enfin le néocortex mammalien, qui, parce qu’il est plus développé chez l’humain, permettrait le contrôle rationnel. Pour la petite histoire, le qualificatif de “reptilien” n’a aucun sens, car les humains n’ont pas d’ancêtre commun avec les reptiles, nous ne sommes pas issus des mêmes lignées évolutionnaires. Plus encore, nous savons aujourd’hui qu’il y a des tâches cognitives qui sont effectuées par le système limbique et que, de toute façon, le cerveau est totalement interconnecté, la plupart des tâches impliquant à la fois les couches internes et externes. McLean n’a fait que projeter des préjugés relatifs à l’animalité hérités de Platon sur l’organisation anatomique du cerveau, et personne n’a jamais pris vraiment au sérieux sa théorie dans la communauté scientifique – sauf qu’elle a eu un grand succès dans le public, parce qu’elle est conforme à nos préjugés moraux. 

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