Dossier / “Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ?”
“Désengager son attention de certains sujets pour la réengager sur autre chose” : Albert Moukheiber présente “La Conquête du bonheur” de Bertrand Russell
Bertrand Russell. © William L. © Keystone France/Gamma Rapho
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Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 décembre 2025.
Pour prolonger la lecture de notre dossier, le neuroscientifique Albert Moukheiber présente des extraits de la Conquête du bonheur (à retrouver chez votre marchand de journaux, dans le cahier central de notre nouveau numéro), de Bertrand Russell, qui nous invite à nous décentrer de nous-mêmes pour renouer avec le calme intérieur.
« Toute la première partie de sa vie, jusqu’à ses 40 ans, Bertrand Russell pense que la philosophie est une affaire extrêmement sérieuse, qui doit s’occuper essentiellement de logique et de méthode. Il n’écrit pas du tout sur des sujets touchant au quotidien. Comme une série d’autres essais, dont l’un est consacré au mariage, l’autre à l’éducation et un autre encore à la religion, La Conquête du bonheur détonne avec le reste de son œuvre, jusque-là très rigoriste et détachée du réel. Par ce virage, Russell décide de s’intéresser à la vie de tous les jours. Loin de lui l’idée toutefois de faire la morale aux personnes qui ont la malchance d’avoir des vies objectivement difficiles. Son but n’est pas de conseiller quelqu’un qui aurait le malheur de se trouver dans une très grande pauvreté : « Sois heureux et accepte ton sort », comme le diraient les stoïciens. Ce qui rend ce texte si contemporain, c’est qu’il évite l’écueil de considérer ses lecteurs d’un seul bloc, comme le font les auteurs de développement personnel.
Contre le “quand on veut, on peut”
Ce courant, qui repose sur le renouveau de l’injonction « quand on veut, on peut », prône la sur-responsabilisation de l’individu, avec l’idée que nous sommes les uniques responsables de notre bonheur et que nous décidons de nos émotions. Si vous parcourez des ouvrages de développement personnel, vous serez encouragé à vous recentrer sur vous-même, à aligner vos principes et vos actes, à identifier vos envies, à écouter votre intuition, à vous couper des personnes toxiques de votre entourage… C’est du développement de la personne par la personne, sans tenir compte des autres. Or Russell ne se montre pas aussi intransigeant. Lui qui a aussi éprouvé le malheur, la dépression et même des envies suicidaires, comme il le confie en préambule, affirme que ce qui l’a sauvé, c’est de se préoccuper un peu moins de lui-même pour s’intéresser au monde, à la science, à la politique… Bref, à toutes choses extérieures à lui-même. Il reconnaît toutefois que son livre ne s’adresse pas à ceux qui ont perdu toute leur famille au cours d’une guerre ou qui se retrouvent à découvert le 5 du mois – tout ne repose pas sur des facteurs internes, des facteurs externes pèsent forcément dans la balance. Lui s’adresse à ceux qui ont tout, sur le papier, pour être heureux, c’est-à-dire une famille, de l’argent, leurs besoins vitaux comblés, mais qui se définissent malgré cela comme malheureux parce qu’ils ne se sentent pas au bon endroit ou parce qu’ils ont l’impression de ne pas avoir atteint leur potentiel complet. Et ces personnes-là sont légion !