2006-2026 : une histoire philosophique des vingt dernières années
2025 : le second mandat de Donald Trump, un retour à la tyrannie ?
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L’événement
20 janvier 2025. Donald Trump entame son second mandat à la Maison Blanche et signe une série de décrets présidentiels marquant une inflexion brutale de la politique fédérale. Il annonce un relèvement massif des droits de douane. Il élargit les prérogatives des agences fédérales chargées de l’immigration afin d’accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière. Par ailleurs, il accorde la grâce à plusieurs condamnés pour l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021.
Making-of
Nous proposons de réintroduire dans le débat un concept de philosophie politique qu’on croyait archaïque, dépassé au profit des notions de « régime autoritaire » ou de « dictature » : la « tyrannie ».
Extrait du n° 188
La nature de la tyrannie, par Alexandre Lacroix
« Étrange est notre époque, qui nous incite à ressortir du placard un concept qui remonte aux calendes grecques et qu’on croyait dépassé, que l’on n’étudie guère plus en sciences politiques : la tyrannie. […] Mais de quoi s’agit-il exactement ? La tyrannie partage certains points communs avec d’autres usages immodérés du pouvoir, tout en ayant ses propres caractéristiques. Ainsi, elle ne saurait être confondue avec le despotisme : comme le signalait déjà Aristote, le despotisme règne sur des sujets qui ne sont pas libres, il peut s’exercer au sein de la famille comme sur des esclaves, tandis que la tyrannie séduit des êtres libres. Ce n’est pas non plus la dictature : celle-ci peut se montrer soucieuse de la morale, que celle-ci soit religieuse – tel le régime de Salazar au Portugal de 1932 à 1968 – ou laïque – comme celui d’Atatürk en Turquie de 1923 à 1938. La tyrannie, elle, comporte toujours un élément d’immoralité manifeste. Il y a en elle une tendance à l’excès qui se joue des convenances, de la décence ordinaire mais aussi du sentiment de justice. Elle n’est évidemment pas plus la même chose que la monarchie, car celle-ci est fondée sur la tradition, la coutume, sur l’ordre naturel, voire sur le droit divin, alors que le tyran crée une rupture et que son règne apparaît comme un état d’exception déstabilisant profondément la société. Enfin, la tyrannie est distincte des totalitarismes du XXe siècle, car ceux-ci, comme l’a souligné Hannah Arendt, mettent en avant une idéologie, largement martelée et inculquée dès l’école primaire. Cette logique implacable d’une idée, cette prétention d’un parti unique de prendre ses décisions au nom d’une vérité supérieure sont spécifiques au totalitarisme. […] Rien d’équivalent en tyrannie. Ce n’est pas que le tyran n’a pas d’idées, c’est qu’il brasse des vérités et des mensonges selon les circonstances, et n’a que faire de la validation de ses actes par les sciences naturelles ou sociales. En fait, la tyrannie n’est pas tout à fait un régime politique : elle ne repose ni sur une constitution, ni sur des institutions précises, ni sur le projet d’une amélioration de l’humanité. Comme elle consiste en la captation du pouvoir par un individu, elle possède plutôt, comme ce dernier, des traits de caractère. […] Au livre IX de la République, Platon fait un exercice de psychologie politique, en décrivant la personnalité tyrannique. Le tyran est d’abord un homme incapable de se gouverner lui-même, parce qu’il a lâché la bride à des désirs et des plaisirs grossiers, “de ceux qui s’éveillent durant le sommeil”. Il n’a plus ni pudeur ni sagesse rationnelle. C’est “la partie bestiale et sauvage” de son âme qui s’exprime, et “elle se souille de n’importe quelle ignominie, elle ne renonce à aucune nourriture”. C’est pourquoi l’homme tyrannique est incapable de mener une vie normale ou de s’en tenir à sa propre sphère privée, il la déborde, de même qu’il est « forcé d’entrer en compétition avec d’autres et de soutenir la lutte avec eux toute sa vie durant ». […] Une notion s’attache dès le départ à celle de tyrannie : le tyrannicide. La geste loufoque et obscène du tyran, les ennemis qu’il se crée en chemin font qu’il sera la cible de tentatives d’assassinats, dont l’une finira par réussir, prévient Platon. »