Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Les couples se forment, se déforment et se reforment. Mais si tout amour est voué à mourir, la fin de l’amour intéresse trop peu les cœurs… et encore moins la pensée. La philosophe Fabienne Brugère, spécialiste d’esthétique et du care, qui a elle-même traversé cette épreuve douloureuse, en fait une description aussi fine que possible. Plus encore, avec le « désamour », elle forge un concept susceptible d’éclairer en retour notre vie amoureuse et de réformer notre idéal amoureux.
Cela veut dire quoi, concrètement, arrêter d’aimer quelqu’un ? Par quoi commence le désamour? Parfois, il suffit d’une infidélité ou la rencontre de quelqu’un d’autre. Cependant, la fin de l’amour ne coïncide pas forcément avec la rupture : on peut aimer quelqu’un dont on s’est séparé ou ne plus aimer une personne avec qui l’on continue de partager sa vie. On peut même dire « je t’aime » sans plus aimer. L’amour entre deux êtres fluctue comme une onde et selon un parcours qui n’est ni rectiligne ni volontaire : « La route forcée vers le détachement est difficile, pleine de souffrances, d’allers et retours. Elle n’est pas linéaire, mais dialectique. » Aussi convient-il de sonder le processus parfois tortueux par lequel on se détache progressivement de l’être aimé sans même en avoir conscience. « Les signes avant-coureurs du désamour ne sont jamais clairs, ni linéaires, ni faciles à accepter », constate Brugère. La philosophe en dresse l’inventaire : il y a la dispute, l’ennui, la distance ou encore le silence qui s’installe et qui fait mal. Brugère capte les signes du désamour à travers le récit de petites « scènes » que chacun peut être amené à vivre sur le chemin du désamour. S’inspirant de Roland Barthes, elle élabore ce qu’on pourrait appeler des « fragments du discours désamoureux » et laisse s’exprimer ces pensées et sentiments intérieurs, ces phrases dites, entendues ou tues, ces craintes et ces attentes déçues. Comme l’écrit Barthes, il faut donner à entendre, « une place de parole », « la place de quelqu’un qui parle en lui-même, amoureusement, face à l’autre – l’objet aimé – qui ne parle pas ».
Si elle ne prétend pas proposer une philosophie (négative) de l’amour, elle livre ici une réflexion en forme d’éducation sentimentale. Désaimer, c’est se rendre compte que nous avons trop ou mal aimé. Dans de très belles pages, l’autrice montre qu’arrêter d’aimer, c’est arrêter d’idéaliser. À ses yeux, le processus de désamour fonctionne comme un principe de réalité : l’autre nous apparaît tel qu’il est, dépouillé de toutes les attentes que nous avons pu projeter sur lui. Et ces attentes, ce sont celles que nous avons construites à partir de représentations d’amours passionnelles qui n’ont rien à voir avec ce que la réalité nous propose. Ce sont également les attentes prescrites par un modèle de couple hétérosexuel extrêmement rigide et contraignant. Ce constat offre un champ d’action pour celui ou celle qui souffre passivement de son chagrin d’amour : si nous avons mal aimé, alors pouvons-nous, la prochaine fois, aimer un peu mieux. Cela conduit Fabienne Brugère à soutenir que le processus de désamour contiendrait peut-être en son sein un programme révolutionnaire. Après tout, nous pouvons décider de ne plus répéter les mêmes schémas amoureux et de nous engager dans ce que qu’elle nomme, à partir de Gilles Deleuze, un « devenir-minoritaire de l’amour » : contre une sexualité majoritaire hétérosexuelle, il est possible d’expérimenter d’autres systèmes amoureux, d’autres façons d’aimer, en écoutant mieux ses désirs. Et Brugère de conclure par une hypothèse : « Et si désaimer, c’était in fine changer d’amour et même changer l’amour. »
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