Dossier / “Pourquoi se complique-t-on la vie ?”

Vivre intensément et simplement le moment présent : extraits des “Lettres à Lucilius”, de Sénèque

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Vivre intensément et simplement le moment présent : extraits des “Lettres à Lucilius”, de Sénèque

Sénèque. ©William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine, en kiosque le 03 juillet 2025.

Pour prolonger la thématique de notre dossier, nous vous proposons des extraits des Lettres à Lucilius de Sénèque. Le philosophe stoïcien tente de répondre, entre autres, à la question suivante : comment ne pas se laisser submerger par les affects, tels que l’angoisse, la dépression, la colère, la vanité, la cupidité, qui empêchent d’être heureux ? 

 

[…]

Lettre 2

Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. Même chose arrive nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter en courant un coup d’œil rapide sur tous à la fois. La nourriture ne profite pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt que prise. Rien n’entrave une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on n’arrive point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés. On ne fortifie pas un arbuste par de fréquentes transplantations. Il n’est chose si utile qui puisse l’être en passant. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne pouvant lire tous ceux que tu aurais, c’est assez d’avoir ceux que tu peux lire. « Mais j’aime à feuilleter tantôt l’un, tantôt l’autre. » C’est le fait d’un estomac affadi, de ne goûter qu’un peu de tout : ces aliments divers et qui se combattent l’encrassent ; ils ne nourrissent point. Lis donc habituellement les livres les plus estimés ; et si parfois tu en prends d’autres, comme distraction, par fantaisie, reviens vite aux premiers. Fais chaque jour provision de quelque arme contre la pauvreté, contre la mort, contre tous les autres fléaux ; et de plusieurs pages parcourues, choisis une pensée pour la bien digérer ce jour-là. C’est aussi ce que je fais : dans la foule des choses que j’ai lues, je m’empare d’un trait unique. Voici mon butin d’aujourd’hui, c’est chez Épicure que je l’ai trouvé ; car j’ai coutume aussi de mettre le pied dans le camp ennemi, non comme transfuge, mais comme éclaireur : « La belle chose, s’écrie-t-il, que le contentement dans la pauvreté ! » Mais il n’y a plus pauvreté, s’il y a contentement. Ce n’est point d’avoir peu, c’est de désirer plus, qu’on est pauvre. Qu’importe combien cet homme a dans ses coffres, combien dans ses greniers, ce qu’il engraisse de troupeaux, ce qu’il touche d’intérêts, s’il dévore en espoir le bien d’autrui, s’il suppute non ce qu’il a acquis, mais ce qu’il voudrait acquérir ! « Quelle est la mesure de la richesse ? » diras-tu. D’abord le nécessaire, ensuite ce dont on se contente.

[…]

 

Lettre 22

Tu sens déjà mieux le besoin de te dérober aux brillantes misères de ta charge ; mais comment y parvenir ? Tu le demandes : il est des avis qu’on ne donne que sur place. Un médecin ne saurait préciser par lettres l’heure du repas ou du bain ; il faut qu’il tâte le pouls du malade. Un vieux proverbe dit : « Le gladiateur prend conseil sur l’arène. » Le visage de l’adversaire, un mouvement de main, la moindre inclinaison du corps avertissent sa vigilance. Sur les usages et les devoirs on peut d’une manière générale ou mander ou écrire : tels sont les conseils qu’on adresse aux absents et même à la postérité ; mais l’à-propos, la façon d’agir ne se prescrivent jamais à distance : c’est en face des choses même qu’il faut délibérer. Il faut plus qu’être là, il faut être alerte pour ne pas manquer l’occasion fugitive ? Sois-y donc des plus attentifs : paraît-elle, saisis-la ; prends tout ton élan, applique toutes tes forces à te dépouiller de tes devoirs de convention. Et ici écoute bien le jugement que je porte, vois le dilemme : ou change de vie, ou renonce à vivre. Mais je pense aussi qu’il faut prendre la voie la plus douce, que, mal à propos engagé, tu dois dénouer plutôt que rompre, sauf toutefois, si dénouer est impossible, à rompre net. Y a-t-il homme si timide qui aime mieux rester toujours suspendu sur l’abîme que tomber une fois ? En attendant, comme premier point, ne t’engage pas plus avant ; borne-toi aux embarras où tu es descendu, dirai-je, comme tu aimes mieux le faire croire, où tu es tombé ? Pourquoi tenterais-tu d’aller plus avant ? Tu n’aurais plus d’excuse, et visiblement ta servitude serait volontaire. Rien de plus faux que ces phrases banales : « Je n’ai pu faire autrement ; quand je n’aurais pas voulu, j’étais forcé. » Nul n’est forcé de suivre la Fortune à la course : il est déjà beau, sinon de lui résister, du moins de faire halte, de ne point presser le mouvement qui nous emporte.

T’offenseras-tu si, non content de me présenter à ton conseil, j’y appelle des sages assurément plus éclairés que moi, auxquels je soumets tous mes sujets de délibération ? Lis sur cette question une lettre d’Épicure à Idoménée qu’il prie « de fuir en toute hâte et de toutes ses forces, avant qu’une puissance majeure n’intervienne qui lui en ôte la faculté ». Au reste il ajoute : « Ne tente rien qu’à propos et en temps utile : mais cette heure longtemps épiée une fois venue, prends ton élan. » Il ne veut pas qu’on s’endorme quand on songe à fuir, et du pas le plus difficile il espère une sortie heureuse, à moins qu’on ne se presse avant le temps, ou qu’on ne se ralentisse au moment d’agir. Maintenant, je pense, tu veux l’avis des stoïciens. Nul n’est en droit de les taxer auprès de toi de témérité : leur prudence surpasse encore leur courage. Peut-être attends-tu qu’ils te disent : « Il est honteux de plier sous le faix ; une fois aux prises avec le devoir accepté par toi, ne cède pas. Ce n’est pas l’homme de cœur et d’action qui fuit la fatigue : loin de là, son courage croît par les difficultés. » Ainsi te diront-ils, si « un digne motif soutient ta persévérance, si tu n’as à faire ou à supporter rien dont rougisse l’honnête homme ; » car celui-ci ne s’userait point en d’ignobles et déshonorantes fonctions, et ne resterait point aux affaires pour les affaires mêmes. Il ne fera même pas ce que tu penses qu’il ferait ; embarqué dans les grands emplois, il n’en souffrira pas perpétuellement les tourmentes. Voyant sur quels bas-fonds il roule sans avancer, tant d’incertitudes, tant d’écueils, il reculera, mais sans tourner le dos, il regagnera peu à peu le rivage. Or il est facile, cher Lucilius, d’échapper aux affaires quand on compte pour rien ce qu’elles rapportent. Car voilà ce qui nous arrête et nous retient : « Eh quoi ! renoncer à de si belles chances ! au moment de recueillir, m’éloigner ! plus personne à mes côtés ! point de cortège à ma litière ! mon antichambre déserte ! » Oui, c’est de tout cela qu’on a peine à s’arracher : on aime les fruits de ses misères, en maudissant ces misères mêmes. On se plaint de l’ambition comme on ferait d’une maîtresse ; et, à scruter nos vrais sentiments, ce n’est point haine, c’est bouderie. Sonde bien ces gens qui déplorent ce qu’ils ont convoité et qui parlent de fuir ce dont ils ne peuvent se passer : tu les verras volontairement, obstinément rester dans ce qu’ils nomment leur gêne et leur supplice. Oui, Lucilius, l’homme se cramponne à la servitude plus souvent qu’elle ne s’impose à lui ; mais si tu es résolu à déposer ta chaîne, et franchement ami de l’indépendance, si tu ne réclames de délai que pour t’épargner des regrets sans fin et rompre heureusement, toute la cohorte stoïcienne pourrait-elle ne pas t’applaudir ? Tous les Zénons, tous les Chrysippes ne te donneront que des conseils modérés, honorables, dignes de toi. Mais si tes tergiversations tendent à bien t’assurer de tout ce que tu emporteras avec toi, et de combien d’argent comptant tu approvisionneras ton loisir, jamais tu ne trouveras à faire retraite. Nul nageur n’échappe avec ses bagages. Aborde au port d’une meilleure vie : les dieux te sont propices, mais non point comme à ceux auxquels, avec un visage riant et serein, ils accordent de magnifiques infortunes, faveurs cuisantes et douloureuses, que justifient seuls les vœux qui les ont arrachées.

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