“On change d'ère ?” / Nos grandes questions

“Un autre monde est-il encore possible ?” La grande question de Cédric Enjalbert

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“Un autre monde est-il encore possible ?” La grande question de Cédric Enjalbert

©Benjamin Soligny

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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 juin 2026.

Alors que l’horizon semble se resserrer autour d’une vision catastrophiste, peut-on imaginer des échappées sans passer pour un doux rêveur ? Voici la question qui habite Cédric Enjalbert. 

 

« Un autre monde est-il possible ? » Le journal titrait ainsi son premier numéro, en 2006. Je me souviens, encore étudiant, avoir cherché le magazine en rupture dans les kiosques. Parmi les camarades de philo, c’était au premier qui trouverait un exemplaire, et nous avions fini par le lire. Nous étions à une époque où penser une alternative au capitalisme, théoriser l’altermondialisme n’était pas farfelu, surtout pour de jeunes idéalistes.

La présence de l’extrême droite au second tour des élections présidentielles n’avait rien d’une évidence, même si la percée de Jean-Marie Le Pen en 2002 était encore dans toutes les têtes. Le dérèglement du climat était déjà un enjeu mais nous n’avions pas commencé à penser en termes d’« adaptation » – la première Stratégie nationale d’adaptation au changement climatique n’a été édictée qu’après la canicule meurtrière, cet été-là. Les écrans n’avaient pas totalement envahi notre espace mental – l’iPhone date de 2007. La crise économique de 2008 n’avait pas frappé non plus, obligeant à tailler dans les dépenses publiques au motif qu’« il n’y a pas d’alternative ». Quand je la relis, la question qui m’avait bien plu autrefois (au point de m’abonner à ce nouveau magazine) sonne de manière bizarre, voire anachronique. Vingt ans plus tard, l’horizon semble s’être refermé, n’offrant en guise d’avenir que cinquante nuances de catastrophisme : guerre, réchauffement climatique, montée des fascismes, abrutissement généralisé… Peut-on échapper à cette fatalité ?

L’empire du probable

Nous avons assisté à une « annulation du futur », à sa liquidation. J’emprunte la formule au critique anglais Mark Fisher. Pour ce passionné de science-fiction, suicidé à 48 ans, « nos attentes ont été revues à la baisse », et nous vivons dans l’« anachronisme », une « stase » d’autant plus difficile à identifier qu’elle a été « enterrée sous la frénésie superficielle pour la “nouveauté”, pour le mouvement perpétuel », suscité par l’accroissement des échanges mondialisés, les mutations du travail et les progrès des techniques. Il a nommé cette nouvelle ère Le Réalisme capitaliste (2009 ; trad. fr. Entremonde, 2018), soit l’idée qu’il n’existe aucun substitut au capitalisme, que l’horizon est clos. Or Mark Fisher rappelle qu’une « position idéologique ne peut véritablement connaître le succès avant d’être naturalisée et ne peut être naturalisée tant qu’elle est envisagée plus comme une valeur que comme un fait. En conséquence, le néolibéralisme a cherché à éliminer la catégorie même de valeur dans son acception éthique. Au cours des trente dernières années le réalisme capitaliste est parvenu à instaurer une “pensée entrepreneuriale” pour laquelle il est simplement évident que tout ce qui compose la société, y compris la santé et l’enseignement, doit fonctionner sur le modèle de l’entreprise. » De la « start-up nation » au « PDG-roi », nous y sommes. Outre-Atlantique, les entrepreneurs de la « tech » entendent bien faire de l’État une entreprise comme les autres. Ils rêvent d’exploration spatiale et d’immortalité, mais fondent leur richesse sur des algorithmes prédictifs, arraisonnant finalement le futur dans des scénarios dystopiques, prévoyant la colonisation de Mars lorsque la Terre sera devenue inhabitable. Le potentiel offert par le progrès conduit chez eux à un curieux rétrécissement des idées, où le possible se referme à la faveur du probable. Selon cette vision, le possible finira par s’accomplir. Il n’y a pas d’alternative.

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