Dossier / “Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ?”
Sommes-nous réellement intéressés par autrui ? Réponse lors d’un dîner avec des inconnus
© William L. pour PM
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 décembre 2025.
Pour réussir une rencontre, faut-il bien présenter ou faire tomber le masque, se livrer ou écouter ? Pour le savoir, notre rédacteur en chef Cédric Enjalbert s’est inscrit sur une plateforme qui organise des dîners entre inconnus. Il s’est donné une règle méthodologique : ne pas parler de lui !
« Pour éviter d’entendre parler de Zoé encore parler de Zoé, passez une soirée sans Zoé. » Cette publicité s’affiche en quatre par trois dans le métro, comme en prévision des impossibles repas de fin d’année… et des tunnels de discussion qui s’ensuivent, où le plat de résistance consiste généralement en une dinde sèche et un « moi je » réchauffé. La réclame vend les services d’une application de rencontre autour de dîners entre inconnus, avec la promesse de connaître de nouvelles têtes et de sortir de sa bulle. J’ai décidé de tester pour voir si l’attrait de la nouveauté et la curiosité dégonflent les ego en favorisant l’ouverture à l’autre. Je me suis inscrit.
Acte I / J-7 : faire son introspection
Vos opinions sont-elles généralement guidées par la logique et les faits ou les émotions et les sentiments ? Êtes-vous passionné de film d’auteur ou amateur de blockbusters ? Plutôt drôle ou intelligent ? Un questionnaire dessine de nous une silhouette sociologique dans le but d’appairer les convives. En fait, je ne sais pas si j’ai envie de rencontrer des semblables ou, au contraire, des univers très éloignés du mien. En outre, je doute que la « bonne rencontre », par définition plutôt inattendue, puisse se programmer. Pour Charles Pépin, auteur de La Rencontre, le hasard peut se provoquer, mais encore faut-il accepter l’imprévu. Or « comment oser partir à la rencontre de l’imprévu, se jeter dans l’inconnu avec confiance, quand le mot d’ordre est à la prévision, à l’anticipation, au risque calculé. Une vision gestionnaire de l’existence a triomphé des conceptions aventureuses de la vie. » Selon lui, les applications et outils « que nous utilisons ne sont pas neutres. Ils véhiculent une vision du monde, où tout peut et doit être anticipé, rationalisé, maximisé. Or, la vie véritable, essentielle, repose précisément sur ce qui échappe à l’anticipation ». Je suis d’ailleurs tenté de mentir pour tromper l’algorithme et recréer du jeu dans ce qui semble déjà trop cadré. Mais l’interrogatoire continue, et je réponds, circonspect : à combien vous situez-vous sur une échelle de 1 à 10, entre l’introversion et l’extraversion ? Et quid de la motivation ? À quelle fréquence vous sentez-vous seul ? Puis il faut indiquer ses disponibilités, son budget pour le restaurant, et l’application s’occupe du reste. Une notification parvient à l’inscrit la veille, indiquant l’horaire et le lieu. Je crains la rencontre téléguidée, pour ne pas dire téléguindée.
Acte II / 19h15 : entrer dans son rôle
Rendez-vous est pris pour un vendredi soir. Je rentre du journal vanné avec l’envie de voir des amis, des « vrais », et de tout sauf de me retrouver à faire la conversation. Je ne me débine pas, me rappelant les trois conditions de la rencontre selon Charles Pépin : « Sortir de (chez) soi, se rendre disponible, tomber le masque. » Alors j’y vais, je sors de chez moi et me rends disponible. Mais vais-je vraiment tomber le masque ? Ne s’agit-il pas tout au contraire d’en adopter un pour passer une soirée aimable ? Toute une tradition philosophique, depuis Montaigne, en passant par Hobbes et Hume, considère même qu’il n’y a rien sous le masque. Que la personne, c’est le masque. Le mien, ce soir, sera celui d’un organisateur d’événements culturels. Voici la méthode : ne rien dire de moi, me contenter de poser des questions et attendre qu’on m’en pose… éventuellement !