Coupe du monde 2026

Tristan Garcia : “Le football reste un moyen populaire de se poser de grandes questions”

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Tristan Garcia : “Le football reste un moyen populaire de se poser de grandes questions”

Cartes à collectionner et autocollants pour la Coupe du monde de la FIFA 2026. De g. à dr. : Erling Haaland (Norvège), Kylian Mbappé (France). © Marco Bertorello/AFP

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Philosophe et romancier, Tristan Garcia est aussi un amateur de football. À l’occasion de la Coupe du monde 2026, il nous livre sa vision d’un sport qui reste, malgré sa dimension commerciale poussée à l’extrême, l’un des rares espaces où les grandes questions existentielles s’échangent dans un langage populaire.


 

Avant d’aborder la Coupe du monde de football 2026 qui vient de se lancer, un mot sur la victoire récente du Paris Saint-Germain en Ligue des champions, une compétition entre clubs ?

Tristan Garcia : C’est tout de même étonnant de voir à quel point ce club, qui était il y a peu moqué voire détesté, est désormais si apprécié. J’ai grandi dans les années 1990, quand a été mis en scène par Bernard Tapie et Canal+ l’affrontement entre Marseille et Paris. Même si je n’habitais pas du tout à Marseille, mon provincialisme, les succès de l’OM et la beauté du jeu de Francescoli m’avaient fait basculer du côté marseillais. Il faut dire que le PSG se rendait peu aimable – il y avait le kop d’extrême droite à Boulogne, le club était associé à des intérêts capitalistiques, à l’esprit Canal+, à des figures de la jet-set ou de la mode comme Daniel Hechter. Et voilà que ce club est devenu sympathique ! Depuis le départ de Kylian Mbappé, qui représente désormais la figure de l’individu-roi, les gens ont loué l’esprit de sacrifice des jeunes joueurs et le génie tactique de l’entraîneur actuel Luis Enrique. On voit bien ce retournement chez les plus jeunes, jusque dans des territoires de province souvent très anti-parisiens. Le PSG mène depuis longtemps une politique de mise en avant de sa marque sur le marché international — avec le basketteur américain Michael Jordan, les boutiques à New York, etc. Mais c’est désormais aussi un club qui séduit la province, ce qui est un peu étrange et va à rebours de son histoire, de la structure même de l’imaginaire français. À Lyon, où j’ai regardé la finale, j’ai vu des gens porter des maillots du Paris Saint-Germain.

“Je nous observe regarder le foot. Pourquoi ça nous fait ça ? Comment faisons-nous avec nos sentiments contradictoires pour ce jeu, ce sport, cette industrie ?”

 

Vous dites “les gens”… mais pas vous ?

Pour ce match, il était difficile de ne pas être contre Arsenal [le club anglais qui a rencontré le PSG lors de la dernière finale de la Ligue des champions]. J’aime bien le jeu défensif et sacrificiel de l’Atlético de Madrid, mais là c’était indéfendable. Il n’y a avait aucune initiative, un néant de football et des ballons balancés en touche dès le premier quart d’heure… Je regarde peu le football en tant que supporter, même si je dois reconnaître que le jeu de Paris est très agréable. Je le regarde de plus en plus en tant qu’observateur extérieur de moi-même et des autres, de nous tous devant ce spectacle. Pourquoi ça nous fait ça ? Comment faisons-nous avec nos sentiments contradictoires pour ce jeu, ce sport, cette industrie ? Après avoir traversé de nombreux moments d’ennui et de saturation, je retrouve une joie à nous regarder en train de regarder tout ça, à voir de quelle manière nous nous racontons des histoires dont nous ne sommes jamais vraiment dupes.

 

Qu’est-ce qui a créé ce désamour ?

L’évolution du sport lui-même. Il n’est pas question de croire qu’il a jamais existé un football authentique, pur, populaire. Ce sport a toujours été l’expression forcenée de puissances dominantes, politiques et économiques. Mais ça ne cesse jamais de s’accentuer. Quand j’étais adolescent, avant l’arrêt Bosman [qui met fin au quota de joueurs étrangers dans les clubs européens], il y avait encore un ancrage territorial et national avec au maximum trois étrangers par club européen, et des villes moyennes qui parvenaient à rivaliser, grâce à des entrepreneurs locaux, avec les capitales. Puis, il y a eu un ensemble de révolutions qui ont lié le football de haut niveau encore plus étroitement à la technologie et à une rationalité économique sans frontière. Jusqu’aux temps de jeu : lors de cette Coupe du monde seront institutionnalisées les « pauses fraîcheur », qui couperont les mi-temps en deux – prétendument à cause de la chaleur, mais en réalité pour se conformer au rythme des diffuseurs américains, qui ont l’habitude d’entrecouper régulièrement les matchs de pages de publicité. C’est sur ce point qu’il faut faire attention, parce que je vois bien que cette critique de l’américanisation n’est pas neutre : elle vient de la tradition d’une vieille Europe, qui se croit garante du « beautiful game », se représente comme esthète et neutre, mais craint surtout de voir le football lui échapper. Car de fait, il est l’affaire des grandes puissances européennes – la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, les Pays-Bas –, des grandes puissances coloniales qui entendent contrôler la vérité de ce sport.

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