La lettre du lundi

Tribune anti-Bolloré au cinéma : la guerre des toiles

Temps de lecture : 4 min

Tribune anti-Bolloré au cinéma : la guerre des toiles

© Zhyar Ibrahim/Unsplash

« L’esprit Canal souffle encore sur la Croisette. Fidèle à son sens de l’insolence et son goût pour les coups d’éclat, son patron Maxime Saada a répliqué à la tribune anti-Bolloré publiée par 600 professionnels du secteur : “Je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition.” Le plus grand financeur du cinéma français a désormais sa liste noire d’artistes et de techniciens. Que va devenir notre usine à rêves ? Voici quelques pistes.

19 mai 2027. Au Festival de Cannes des nations, c’est l’effervescence. Le nouveau président de la République, beau comme un jeune premier, monte les marches avec la princesse qu’il a épousée en pleine campagne électorale. Au programme, L’Histoire de Nicolas, récit bouleversant d’un jeune agriculteur qui se bat pour sauver la ferme familiale des griffes des spéculateurs mondialisés, des normes européennes et des intimidations de migrants installés dans la commune. Un film français et patriote remportera-t-il la palme cette année ? C’est au jury, co-présidé cette année par Nikita Mikhalkov et Emir Kusturica, d’en décider. Ceux qui n’ont pas la chance d’être à Cannes choisissent leur séance du jour. Il y a le choix, surtout si on a la carte UGC. Un biopic du mystique italien Padre Pio, un remake hilarant de la Cage aux folles “50 ans après”, un film d’action sur la lutte anti-jihadiste dans le Sahel, un drame intime sur un avortement qui tourne au cauchemar, une satire grinçante des bobos installés à la campagne… Il y a bien quelque part un vieux cinéma qui passe des films indépendants : une fable politique à petit budget avec Juliette Binoche en militante associative et Swann Arlaud en néo-réac’ repenti, un énième documentaire de Raymond Depardon sur les maisons de redressement pour mineurs (pourtant plébiscitées par l’opinion), Le Combat de Souleymane de Boris Lojkine. Mais les places sont plutôt chères et on est si mal installé...

En Russie, en Iran… et en France ?

Les réalisateurs et les artistes que je viens de citer ont signé la tribune sur la bollorisation du cinéma. À moins qu’ils ne téléphonent à Maxime Saada pour s’excuser, ils sont désormais écartés du circuit Canal. J’ai appelé quant à moi mon ami producteur Laurent Daniélou, qui est à Cannes en ce moment. Il me confirme que la chaîne est de loin le premier financeur du cinéma français, que Vincent Bolloré s’intéresse de plus en plus près au contenu des projets proposés, que le milieu du cinéma est abasourdi et inquiet par la sortie du patron de Canal. Personne ne s’attendait à une réplique si radicale. Seuls les cinéastes étrangers présents sur la Croisette et ayant vécu sous des régimes autoritaires reconnaissent des méthodes éprouvées : établir une liste noire permet tout simplement d’exclure des acteurs ou des réalisateurs des salles obscures et des écrans de télévision. Ça se passe comme ça en Russie ou en Iran. Et si c’était en train d’arriver chez nous ?

À quoi pourrait ressembler un cinéma français soumis à un contrôle idéologique via son système de financement et de distribution ? Si l’on se réfère à de grands exemples du passé, ce n’est, en apparence, pas si dramatique pour l’art cinématographique. En Union soviétique, Sergueï Eisenstein est parvenu tant bien que mal, malgré une censure féroce, à réaliser un film sur le tsar paranoïaque et cruel Ivan le Terrible. En France, le cinéma sous l’Occupation a interdit aux Juifs de travailler dans ce secteur et a poussé les plus grands cinéastes à l’exil. Il recèle cependant plusieurs chefs-d’œuvre. Puisque le cinéma américain est interdit et que les spectateurs ne sont pas enthousiasmés par les films allemands, les réalisateurs français filment, et rusent quelquefois avec la censure. Certains voient de discrets symboles de résistance, par exemple dans la séquence finale des Visiteurs du soir (1942) de Marcel Carné, film historico-fantastique où le cœur des amants statufiés continue de battre… comme celui de la France libre. Même un cinéaste travaillant pour une maison de production créée par Goebbels, comme Henri-Georges Clouzot, montre dans Le Corbeau une France veule et contaminée par la délation. 

Découper le sensible

La situation actuelle est à la fois meilleure et pire. Meilleure car nous ne vivons pas en dictature culturelle. Pire car l’expulsion de centaines de professionnels pour délit d’opinion les laisse sidérés et sans défense. Avec le geste de la direction de Canal+, les liens entre esthétique et politique apparaissent crûment. Il ne s’agit pas tant de disserter sur l’instrumentalisation politique du cinéma que de comprendre que l’art dépend avant tout de ce que Jacques Rancière – dont nous vous proposons de revoir ici la masterclass – appelle “le partage du sensible” (c’est le titre d’un de ses livres). Ce terme désigne “le fait d’être ou non visible dans un espace commun, doué d’une parole commune”. Ceci est fondamentalement politique, car “la politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire”. Aujourd’hui, un homme d’affaires exerce un contrôle de plus en plus brutal sur des médias, des maisons d’édition et maintenant sur le cinéma. Il s’autorise ce que Rancière appelle “le découpage sensible du commun de la communauté”, en rendant invisibles ceux qui s’opposent à sa conception du monde.

Certes, ce combat esthético-politique est loin d’être terminé. Et je me demande si l’homme d’affaires en question n’est pas en train de sacrifier toutes les industries médiatiques et culturelles qu’il contrôle à force de vouloir leur imprimer sa ligne. Ce n’est pas comme si nous manquions de conflits ces temps-ci. Mais en voici un nouveau : la guerre des toiles. »

➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !