Cinéma

Trente ans après “La Haine” : comment une société sombre-t-elle dans la violence ?

Temps de lecture : 9 min

Trente ans après “La Haine” : comment une société sombre-t-elle dans la violence ?

La haine réalisé par Mathieu Kassovitz, avec (de g. à dr.) Vinz (Vincent Cassel), Saïd (Saïd Taghmaoui) et Hubert (Hubert Koundé). ©Les productions Lazennec

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La Haine, film culte de Mathieu Kassovitz, fête ses trente ans et se voit adapté en comédie musicale. Que dit cette œuvre de notre (dé)civilisation ? L’analyse du philosophe Valentin Husson.


« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. 
Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer :
jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. 
Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. »
— La Haine, Mathieu Kassovitz

 

Le festival de Cannes vient d’être clôturé. Parmi tous les films qui ont pu marquer l’histoire de la Croisette, il y a eu La Haine de Mathieu Kassovitz. Récompensé prix de la mise en scène en 1995 et véritable phénomène à sa sortie en salles, le film fête cette année ses trente ans et une adaptation scénique a vu le jour en 2024. Titre de cette comédie musicale, qui fera son retour en novembre 2025 à La Seine musicale à Paris : La Haine. Jusqu’ici rien n’a changé. Film culte, son succès a dépassé les frontières françaises. L’acteur irlandais Cillian Murphy, célèbre pour ses rôles dans Peaky Blinders ou Oppenheimer, le considère comme un chef-d’œuvre, allant jusqu’à porter à une époque un T-shirt à son effigie : « C’est un de mes films préférés, confie-t-il à l’antenne de Konbini. […] Il n’a pas vieilli. Il est toujours aussi pertinent. Il a été tourné brillamment. » Rien que ça. 

 

Fonction sociale de la culture

La Haine est un film qui suit pendant vingt-quatre heures la vie de trois mecs de banlieue, représentant la diversité française – Vinz (juif), Saïd (arabe) et Hubert (noir) – dans une cité parisienne, après une nuit d’émeutes faisant suite à une bavure policière qui a laissé leur ami Abdel entre la vie et la mort. Si ce long-métrage nous plonge dans la spirale de la violence, du racisme, de la haine de la police et de l’ennui des déshérités, on aurait tort de le prendre pour un film exclusivement social. Certes, Cannes s’est spécialisée ces trente dernières années dans la consécration de drames sociaux – deux Palmes d’or chacun pour les frères Dardenne et pour Ken Loach – à quoi on pourrait même ajouter les deux récompenses de Ruben Östlund –, mais, au-delà de cet aspect, La Haine est aussi un film sur la place de la culture – ou sur son absence de place – dans les cités, et, a fortiori, sur la fonction sociale de la culture. 

La culture urbaine s’oppose à une culture officielle effacée. Les références sont légion : Saïd tague, dès la scène d’ouverture, un camion de CRS ; Hubert est exaspéré par l’incendie de sa salle de boxe ; avec Vinz, ils font de la poésie sur les toits de Paris ; ils assistent encore à des spectacles de danse dans le hall des bâtiments ; le DJ Cut Killer joue Assassin de la police, puis Non, je ne regrette rien de Piaf du haut d’un bloc, ; Vinz fait des claquettes dans les caves (clin d’œil à son père, Jean-Pierre Cassel, acteur et danseur fameux) ; et les trois amis grandissent dans des barres sur lesquelles sont représentées Baudelaire, Rimbaud ou les deux doigts de Dieu et d’Adam de la célèbre peinture de Michel-Ange, La Création d’Adam, ornant le plafond de la chapelle Sixtine. 

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