Spengler ou le spectre du déclin

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Spengler ou le spectre du déclin

Oswald Spengler. © Granger Coll NY / Aurimages

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.

Débattu, critiqué, conspué, adulé, instrumentalisé : Le Déclin de l’Occident, d’Oswald Spengler, a marqué un tournant dans l’histoire des idées. Plus d’un siècle plus tard, certaines « prédictions » du philosophe allemand parlent à nos oreilles contemporaines...

 

Queue de comète mélancolique qui condense les inquiétudes décadentistes de l’esprit « fin de siècle » et du romantisme tardif, la première partie du Déclin de l’Occident, dont Thomas Mann louera le « sens tragique », paraît en 1918 au crépuscule de la Première Guerre mondiale, tournant du « long XIXe siècle ». Spengler entend y décrire le cycle de vie des grandes cultures : telles des êtres biologiques, celles-ci naissent, croissent, dégénèrent et finissent par mourir. Aucune société n’échappe à cette loi. Le devenir est une force irréfragable, première ; l’être, la stase, n’est qu’un phénomène secondaire, une halte, une pause.

L’apogée de la culture 

Tout l’enjeu, pour Spengler, est d’interroger ces dynamiques de la vie des peuples historiques, animés par une culture. « Les peuples soumis à l’envoûtement d’une Culture en sont les produits et non les auteurs », qu’ils réalisent, incarnent en se constituant. La culture entretient un rapport étroit avec la terre où, événement imprévisible, elle a surgi : elle est intimement liée à l’espace vécu auquel elle donne sens. Ainsi, la culture faustienne, née dans les grandes plaines européennes, est animée par un élan de transcendance des limites, marquée par des idées d’infini, de conquête et d’horizon. Les peuples, de ce point de vue, ne sont pas pour Spengler des unités « linguistiques, politiques ou zoologiques » mais des « unités spirituelles ». « Ni l’unité de la langue ni la descendance physique ne sont décisives » : ce qui importe, c’est « l’expérience interne vécue d’un “nous” », qui s’éprouve porteuse d’un destin.

On peut prendre comme point de repère l’exemple de la culture faustienne, européenne, née autour de 900 à l’apogée de l’Empire carolingien, pour illustrer le déroulé spenglerien. La préculture de l’époque mérovingienne et du début de l’époque carolingienne est, pour Spengler, marquée en art par un « chaos de formes primitives d’expression humaine », par le « symbolisme mystique » et l’« imitation naïve ». En politique, c’est le règne des clans, des tribus. Les choses commencent à changer avec Charlemagne. La culture connaît son printemps. Cette période de jeunesse est caractérisée par une « division organique » de la société, et une « économie féodale » enracinée dans « des valeurs purement terriennes ». Émergent peu à peu des « groupes ethniques de style marqué et d’intuition cosmique unitaire ». Dans ce monde d’idéaux « chevaleresques et religieux », la ville reste un phénomène secondaire, marginal. En art, essentiellement en architecture, Spengler évoque l’« expression élémentaire de la jeune intuition cosmique » qui se perfectionne par le « développement du style » et la codification d’un « premier langage formel » (dans l’art gothique notamment). L’esthétique est imprégnée de « formes nourries par l’esprit du paysage ». En matière de spiritualité, on assiste à l’« expression d’un nouveau sentiment de Dieu ». Ce sentiment nouveau se structure peu à peu dans une « institution cosmique nouvelle : la haute scolastique […] mystico-métaphysique ». Bref, le printemps de la culture est, de toutes parts, caractérisé par les « créations grandioses d’une âme rurale, éveillée d’un profond sommeil ». La culture manifeste le sentiment palpitant d’un destin.

L’automne de la culture est l’apogée de « l’intellect de la grande ville », et de l’esprit critique. Sur ce terrain se produisent coups d’États et révolutions populaires.
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