Entretien

Sophie Galabru : “La dernière fois ne signifie pas qu’une histoire est finie”

Temps de lecture : 11 min

Sophie Galabru : “La dernière fois ne signifie pas qu’une histoire est finie”

Sophie Galabru. © Joanna Tarlet Gauteur/ Signatures pour PM

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Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine, en kiosque le 16 janvier 2025.

Dans son nouvel essai Nos dernières fois, la philosophe Sophie Galabru montre que celles-ci ne sont pas des conclusions radicales mais plutôt des passages, des transitions qui enrichissent le présent. Nous l’avons rencontrée afin de découvrir comment « défier la nostalgie » et « faire du temps un ami ».


La der des ders ! Le dernier moment partagé avec un être cher, les derniers jours dans une maison de famille, le dernier baiser… Avec son nouveau livre Nos dernières fois. Défier la nostalgie (Allary Éditions), la philosophe Sophie Galabru signe un ouvrage sensible et personnel autour de ces moments ultimes, signes du temps qui passe et de notre finitude. Elle poursuit sa réflexion autour de grandes questions existentielles entamée dans son premier essai Le Visage de nos colères (Flammarion, 2022), consacré à la réhabilitation de cette émotion souvent discréditée, puis dans Faire famille. Une philosophie des liens (Allary Éditions, 2023), qui éclaire sous un nouveau jour les liens – d’amour, de transmission et parfois de violences – que nous entretenons avec nos proches.
Nous la rencontrons un après-midi de décembre, au cœur de Paris, à deux pas du Centre Pompidou. Le ciel est gris, une bruine s’abat sur la capitale. Temps idéal – s’il en faut – pour parler du temps qui passe et ne se rattrape plus autour d’un chocolat chaud, avec, en tête, des chansons de Barbara et de vieux albums photo couleur sépia. Mais, dès le début de l’entretien, Sophie Galabru le dit et le répète : elle qui a longtemps versé dans le regret du passé souhaite désormais approcher le temps différemment, « sympathiser avec lui », « en faire un ami ! » sourit-elle. Son essai riche et lumineux, s’appuyant sur de grands penseurs du temps comme Bergson et Jankélévitch, est un éloge de la puissance créatrice du présent et un remède à la grisaille de la nostalgie.


Vous écrivez que vous avez une « intolérance à la fin des choses ». Êtes-vous de ceux qui peinent à se résoudre aux adieux, comme le chante Françoise Hardy ?

Sophie Galabru : Absolument. Je suis très sensible à l’écoulement du temps et j’ai longtemps été fâchée avec l’idée de l’irréversible, comme avec la fin des choses. Je prêtais attention à la dernière fois, pour tenter de l’anticiper, sinon la provoquer.

 

Vous distinguez dans votre livre plusieurs types de « dernière fois »…

Je commence par les dernières fois que la société nous pousse à ritualiser et à honorer, comme l’adieu à un lieu où nous avons vécu ou travaillé. Il y a ensuite les dernières fois que nous subissons et qui ne sont pas anticipables, comme une rupture brutale ou la mort soudaine d’un proche. Je me consacre enfin, dans la dernière partie, aux dernières fois qui se veulent être un gage d’espoir, ces moments où l’on se dit : « C’est la dernière cigarette » ou « c’est la dernière fois que je vois cette personne qui me fait du mal ». J’essaie de voir la part de mystification que recèlent toutes ces dernières fois et je tente de conjurer les blocages qui nous poussent à nous attarder sur ces moments ultimes, sans pouvoir aller de l’avant.

 

Et vous, quelle est votre dernière « dernière fois » ? 

Les ruptures amoureuses et amicales sont les dernières fois dont je me rappelle le plus. Mais j’ai aussi été touchée par une dernière fois qui n’était pas la mienne : il y a un peu plus d’un an, j’ai assisté à une cérémonie des adieux à une maison, organisée par une famille qui s’était résolue à la quitter. Cette demeure, qui avait appartenu pendant plusieurs générations à cette famille, était un socle, un refuge, pour ses membres. J’ai trouvé cette fête très émouvante, et elle a fait remonter mes propres dernières fois. Ce moment intense dont j’ai été la témoin a déclenché l’envie d’écrire de livre.

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