Dossier / “Peut-on réparer ses erreurs ?”
Réparer les vivants… et l’histoire ? Enquête
Photo issue du film “Dahomey” (2024), de Mati Diop. Y est relaté le retour de vingt-six trésors royaux du Dahomey vers leur terre d’origine, devenue le Bénin, pillés lors de l’invasion des troupes coloniales françaises en 1892. © Les Films du Losange
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 avril 2025.
En l’occurrence, il s’agit plutôt de crimes que d’erreurs : les demandes de réparation pour les actes commis par les esclavagistes et les colons affluent encore aujourd’hui, en Europe et aux États-Unis. Une historienne, une philosophe et un juriste relèvent la richesse et les ambivalences de ces tentatives visant à transformer collectivement notre rapport à l’histoire. Où regarder le passé en face vise à préparer l’avenir.
21 685 135 571 dollars et 48 cents. La somme réclamée à l’État français par le président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 2003, au titre des réparations des crimes coloniaux et de l’esclavage, a eu l’effet d’une bombe diplomatique. Ce montant astronomique n’est pourtant pas arbitraire. Des journalistes du New York Times sont parvenus à un chiffre similaire. Dans un article paru en mai 2022, ils estiment, après avoir parcouru « des milliers d’archives financières » et consulté « quinze économistes internationalement reconnus », que « les paiements à la France ont coûté à Haïti entre 21 et 115 milliards de dollars de perte de croissance économique sur la longue durée ».
Pour comprendre comment cette ex-colonie s’est retrouvée à acquitter une dette envers la France après s’être victorieusement battue pour son indépendance, il faut remonter en 1825. Il y a exactement deux cents ans. L’histoire commence quand, à Saint-Domingue, ce territoire français, premier fournisseur de sucre en Europe, les esclaves se révoltent. Ils chassent les maîtres et obtiennent leur indépendance en 1804. L’île devient Haïti. Mais deux décennies plus tard, le roi de France Charles X exige le versement d’une somme colossale afin de concéder cette indépendance et d’indemniser les planteurs expropriés… faute de quoi, la guerre frappera de nouveau ! Sous la menace, le gouvernement haïtien s’endette auprès de banques françaises (c’est prévu dans l’accord) pour payer l’équivalent de 525 millions de dollars. C’est ainsi que la dette a ajouté l’erreur politique aux crimes coloniaux, freinant pour longtemps les capacités de développement du pays, une perte que les spécialistes évaluent donc à plus de vingt milliards de dollars.
1825-2025, double dette et “restitisyon”
Le cas haïtien est emblématique tant par l’injustice que représente cette « double dette » que par la durée du contentieux. Professeure à l’université Howard, la chercheuse brésilo-américaine Ana Lucia Araujo retrace cette histoire dans Réparations. Combats pour la mémoire de l’esclavage (Seuil, 2025), qui vient de paraître. Selon elle, « alors que partout dans les Amériques les anciens propriétaires d’esclaves ont obtenu d’une façon ou d’une autre des compensations financières au cours du processus d’abolition de l’esclavage, le cas d’Haïti est emblématique, car c’est la seule nation des Amériques qui a aboli l’esclavage à travers une révolution menée par des anciens esclaves et qui a aussi établi son indépendance. Cependant, en 1825, la nouvelle nation noire a dû payer un montant exorbitant à titre d’indemnisation financière à la France pour avoir son indépendance reconnue. Cette rançon a entraîné une longue dette qui a compromis pour toujours le futur de la nouvelle nation. »
Par ailleurs, le cas haïtien illustre l’ambiguïté des demandes de « restitisyon », selon le terme créole employé lors de récentes manifestations sur l’île. La difficulté vient du fait que « le terme “réparation” ne commence à être utilisé qu’à partir du XXe siècle dans le domaine du droit international à la suite des débats concernant les réparations accordées aux nations pour les dommages subis dans le temps de guerre. On parle ici des réparations payées par l’Allemagne à la suite de la Première Guerre mondiale. C’est donc à partir du début du XXe siècle que les acteurs sociaux, demandant des réparations pour l’esclavage, commencent à utiliser l’idée de “réparation”. Les premières demandes, à partir du XVIIIe siècle et jusqu’à la fin du XIXe siècle, sont plutôt apparues sous la forme de synonymes, comme correction, compensation, indemnisation, repentance, remboursement et restitution ».