La grande question
À qui appartient la Terre ? Rousseau, Locke et Bruno Latour répondent à Billie Eilish
Ittoqqortoormiit au Groenland. © Annie Spratt / unsplash
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Les récents propos de la chanteuse Billie Eilish dénonçant les « terres volées » aux Amérindiens ne sont pas seulement ceux d’une pop-star militante. Ils réactivent une question fondamentale : à qui appartient la Terre ? La « conquête » n’est-elle qu’un euphémisme pour désigner un crime originel ? Analyse historico-philosophique avec Rousseau, Locke et Bruno Latour.
Peut-on dérober ce qui n’est pas possédé ?
Pour qu’il y ait vol, il faut qu’il y ait, au préalable, un propriétaire lésé. C’est ici que, par exemple, le débat sur la conquête des Amériques se heurte à un paradoxe juridique et logique. Accuser les colonisateurs d’avoir « volé » la terre aux Amérindiens suppose que ces derniers se considéraient comme leurs propriétaires légaux.
Or de nombreuses recherches ethno-historiques, notamment celles de l’historien William Cronon dans son livre Changes in the Land (1983 ; inédit en français), démontrent que la conception européenne de la propriété foncière leur était étrangère : ainsi, pour les peuples algonquiens ou iroquois, la terre ne devait pas être considérée comme un bien que l’on pourrait posséder de manière exclusive et permanente mais plutôt comme quelque chose qui fait l’objet de ce que nos juristes contemporains appellent l’usufruit, à savoir un droit d’usage temporaire (lié à la chasse, à la pêche ou à la culture). La terre était un environnement vivant, un bien commun dont les fruits sont à tout le monde et dont chacun peut librement disposer selon les besoins de la saison, sans que personne ne puisse prétendre la « détenir » ou la « posséder » au sens juridique du terme.