Dossier / “Le sentiment océanique”

Peut-on rencontrer l’infini par la pensée ? Entretien avec le philosophe Adrian W. Moore

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Peut-on rencontrer l’infini par la pensée ? Entretien avec le philosophe Adrian W. Moore

©Jonas Hafner @aufzehengehen

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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine, en kiosque le 10 juillet 2026.

Est-il possible d'entrer en contact avec l'infini ? Telle est la question que nous avons posée à Adrian W. Moore, grande figure britannique de la philosophie et professeur à l’université d’Oxford, qui a écrit une somme intitulée The Infinite (1990), sans cesse rééditée. Sa réponse est pour le moins perturbante.

 

Lorsque nous levons les yeux pour admirer le ciel étoilé en été, faisons-nous l’expérience de l’infini ?

Adrian W. Moore : Le ciel nocturne nous inspire assurément un certain sens de la majesté, de l’émerveillement. Les gens, quand ils regardent les étoiles, pensent spontanément à l’infini. Mais je ne suis pas sûr que ce soit adapté. Les physiciens s’accordent dans l’ensemble pour dire qu’il existe un nombre fini de galaxies et donc d’étoiles dans l’Univers, même si ce nombre est colossal et bien supérieur à ce que nous sommes capables de nous représenter. Si vous voulez faire l’expérience de l’infini, le ciel n’est pas le bon endroit où regarder.

 

Où faut-il regarder, dans ce cas ?

Il y a plusieurs réponses à cette question. L’une d’elles, bien qu’elle soit plus littéraire que scientifique, est qu’au lieu de chercher l’infini à l’extérieur, vous devriez tenter de le trouver en vous-même. Attention, je ne suis pas en train de vous conseiller de remplacer l’astronomie par la physiologie. L’intériorité dont je parle ici n’est pas organique mais métaphorique. Une autre réponse est qu’il est vain d’essayer d’approcher l’infini, parce que c’est hors de notre portée, en tant que nous sommes des êtres finis.

 

Dans votre essai The Infinite, vous distinguez l’infini mathématique et l’infini métaphysique. Pouvez-vous nous présenter cette opposition ?

L’infini mathématique renvoie à ce qui nous apparaît comme sans fin, impossible à mesurer. Le ciel étoilé dont nous parlions en est un bon exemple, tout comme les nombres ou la ligne droite en géométrie. Un enfant apprenant à compter comprend que, pour n’importe quel nombre qu’on peut citer, il est possible d’en produire un plus grand, en ajoutant une unité. Cependant, depuis l’Antiquité grecque, une autre conception de l’infini s’est développée, qui renvoie à d’autres notions : la perfection est ainsi un genre d’infini, comme le fait d’être complet, autosuffisant. Quand les théologiens chrétiens disent que Dieu est infini, ils ne veulent pas dire que Dieu a une très grande taille, à l’instar du ciel étoilé, puisque Dieu n’est pas situé dans l’espace ni dans le temps. L’infini dont il est question ici n’est pas quantitatif. C’est ce que j’appelle l’infini métaphysique.

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