Dossier / “Le sentiment océanique”
Puis-je m’ouvrir à l’ineffable sans devenir new age ?
Extrait de “Dendrologie enluminée” – Forêt “Dimensional Forest” (détail). © Linda Westin
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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine, en kiosque le 10 juillet 2026.
Au premier regard, le concept de sentiment océanique est un peu vague, irrationnel, et risque de nous mener à la crédulité. Pourtant, il est né d’une discussion philosophique à la fois précise et méconnue, qui lui donne une pertinence toujours actuelle.
C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué entre ce que je sens et ce que je sais. Chacun de nous a sans doute déjà tenté d’organiser ce genre de rencontre en lui-même. Il n’est pas facile de faire coexister harmonieusement le domaine des intuitions et des croyances, d’un côté, et celui des connaissances et de la rationalité, de l’autre. Si l’on donne la priorité au premier, on devient crédule. Si l’on ne s’intéresse qu’au second, on se condamne à un horizon borné. Mais c’est un dialogue entre deux grands auteurs de la première moitié du XXe siècle qui va nous permettre d’y voir plus clair.
Le 5 décembre 1927, Romain Rolland, romancier dont l’œuvre a été récompensée par le prix Nobel de littérature en 1915 mais aujourd’hui un peu oublié, écrit dans une lettre à Sigmund Freud, qu’il a rencontré à Vienne et avec qui il s’est lié d’amitié :
« Votre analyse des religions est juste. Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse, qui est toute différente des religions proprement dites, et beaucoup plus durable.
J’entends par là : – tout à fait indépendamment de tout dogme, de tout Credo, de toutes organisations d’Église, de tout Livre Saint, de toute espérance en une survie personnelle, etc. –, le fait simple et direct de la sensation de l’“éternel” (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique).
Cette sensation est, à la vérité, d’un caractère subjectif. Mais comme, avec des milliers (des millions) de nuances individuelles, elle est commune à des milliers (des millions) d’hommes actuellement existants, il est possible de la soumettre à l’analyse, avec une exactitude approximative. »
Le rapport de Freud à la religion et à la croyance est complexe mais teinté d’hostilité. L’état d’esprit du père fondateur de la psychanalyse est fortement marqué par le positivisme de la fin du XIXe siècle, il est médecin, se veut un esprit scientifique, combat les illusions en tous genres, et il a une dent contre le judaïsme qu’il montrera plus tard avec éclat dans Moïse et le monothéisme (1939). Malgré cet a priori négatif, la lettre de Rolland va l’impressionner, à tel point qu’il fait état de cette correspondance au début de Malaise dans la civilisation (1929). C’est dans cet essai que Freud se demande si le « sentiment océanique » est largement partagé chez les humains et s’il est la source profonde de l’adhésion religieuse. Notons, au passage, que l’expression ne figure pas comme telle chez Rolland, la paternité du concept de sentiment océanique revient donc bien à Freud. C’est un paradoxe, dans la mesure où Freud se déclare, dans son livre, incapable de trouver en lui-même la moindre trace d’un tel sentiment. Plus troublant encore pour quelqu’un qui veut sonder la psyché humaine, il avoue dans une lettre à Rolland le 20 juillet 1929 : « Dans quels mondes étrangers pour moi n’évoluez-vous pas ! Je suis fermé à la mystique tout autant qu’à la musique. » C’est comme s’il manquait à Freud l’accès à tout un pan de la vie consciente, il n’est pas ouvert aux explorations intérieures qui ne sont pas monnayables par le langage, qui relèvent d’un contact avec l’indicible.