Dialogue

Pourquoi résister aujourd'hui ? Dialogue entre Salomé Saqué et Miguel Benasayag

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Pourquoi résister aujourd'hui ? Dialogue entre Salomé Saqué et Miguel Benasayag

Salomé Saqué et Miguel Benasayag. ©Serge Picard pour Philosophie Magazine.

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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.

L’une a réveillé sa génération avec son essai Résister, qui dénonce les menaces pesant sur notre démocratie. L’autre a résisté contre la dictature en Argentine, où il a survécu à la torture. Nous avons proposé à Salomé Saqué et Miguel Benasayag d’échanger sur le sens et les mutations de l’engagement. À quoi résister aujourd’hui, et comment ?

 

Salomé Saqué : Je ne me considère pas comme résistante, et je suis d’ailleurs un peu gênée quand on me qualifie de cette manière. En français tout particulièrement, le mot convoque l’imaginaire de la Seconde Guerre mondiale. Je ne peux pas me réclamer de ça : c’est trop grand ! En revanche, j’ai pris conscience que mon métier me place dans des positions de résistance. En tant que journaliste, je suis directement confrontée à un mouvement inquiétant dans notre société : atteintes à la liberté de la presse, désinformation... Ce n’était pas ma vocation, mais je me retrouve à rappeler certains principes qui semblaient autrefois élémentaires.

Miguel Benasayag : Il n’y a pas de résistants, il y a des actes de résistance… et des situations qui vous y mènent. Au départ, je n’avais aucun goût pour la politique. Je voulais simplement étudier la philosophie et la médecine. C’est parce qu’a surgi la dictature des militaires en Argentine – et qu’elle a rendu la vie impossible – que je me suis engagé dans la guérilla pendant dix ans, dont quatre en prison. Arrivé en France dans les années 1980, j’ai trouvé que le monde devenait sombre. J’ai fondé le collectif Malgré tout pour soutenir les sans-papiers contre des politiques de plus en plus répressives. C’est malgré tout que je fais les choses ! Puis j’ai vu arriver les machines, d’abord avec un enthousiasme général. J’ai ensuite pris conscience de leurs effets délétères, notamment par délégation de fonctions, sur nos capacités de pensée et d’action – j’ai surtout pu étudier ce phénomène dans le domaine de la neurophysiologie de la perception. C’est pourquoi j’alerte depuis vingt-cinq ans sur la colonisation algorithmique. Résistant, ça ne peut pas être un métier : c’est là où l’on se trouve que l’on résiste.

S. S. : Il ne faut pas oublier la dimension active dont nous sommes capables en tant que citoyens. Le plus grand danger, c’est le sentiment d’impuissance, qui est souvent politiquement organisé pour mettre au pas la société. On insinue dans l’esprit des gens le sentiment qu’ils ne peuvent rien faire. On le voit aujourd’hui avec l’extrême droite : sa victoire serait le « sens de l’histoire », car nous serions dans un moment fasciste, autoritaire. Sa doctrine serait vouée à s’imposer irrésistiblement, tôt ou tard. Je m’inscris en faux contre cela. Le pire, c’est l’indifférence, disait Stéphane Hessel. Son essai Indignez-vous a marqué mon adolescence. C’était une libération de lire quelqu’un qui disait, à la jeunesse notamment : « Vous avez le droit d’être en colère, de refuser, de vous opposer. » Dire non n’est sans doute pas suffisant. Mais c’est un début !

M. B. : Tout régime a besoin d’une majorité passive. Avant leur prise de pouvoir, les militaires argentins déclenchaient de faux coups d’État qu’ils faisaient mine de réprimer. C’était comme un thermomètre pour tester le niveau de réaction. Il n’y a jamais eu de coup d’État sans l’accord d’une majorité silencieuse.

S. S. : Comment vivez-vous la situation en Argentine depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei ?

M. B. : C’est terrible. Les gens sont pauvres, on coupe les subventions pour les hôpitaux, les universités sont attaquées, les manifestations sont réprimées. Le président a une majorité, et il en profite pour tout détruire, notamment avec son ministère de la Dérégulation. C’est la première fois que la réaction la plus dure n’a pas besoin d’un coup d’État pour arriver au pouvoir.

S. S. : Je cherche à documenter les bascules, lorsque des dirigeants antidémocratiques parviennent à prendre le pouvoir par les voies légales tout en retournant le discours de ceux qui défendent la démocratie. Pendant sa campagne, Kamala Harris avait parlé de Trump comme d’un péril fasciste. Ce dernier a retourné l’attaque, invitant à l’élire pour sauver la démocratie. Même chose au Brésil : Bolsonaro, qui a tenté un coup d’État, a essayé de se placer du côté des persécutés. Ces gens convoquent l’imaginaire de la Seconde Guerre mondiale alors qu’ils promeuvent l’oppression, la hiérarchisation des vies humaines – ce contre quoi les résistants se sont battus. Une fois élus, ils détruisent les contre-pouvoirs, attaquent la presse et la justice... Ce faisant, ils retirent aux citoyens des moyens d’agir démocratiquement. Cette méthode a été théorisée par Steve Bannon, l’ex-conseiller de Trump qui préconisait de « flood the zone with shit » – « inonder la zone avec de la merde ». Peu importe la véracité des propos : l’essentiel, c’est de saturer l’attention. « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien », disait Hannah Arendt. Or nous retirer la capacité de nous retrouver autour de faits compromet notre capacité d’action collective. Les grandes bascules autoritaires n’arrivent pas d’un coup ; elles sont le résultat d’une succession de petits renoncements, de « petites » choses qu’on laisse passer. L’extrême droite réussit à imposer des concepts dans l’espace public, comme l’adjectif « droit-de-l’hommiste » : il est devenu ridicule de désirer l’égalité des droits ! Le terme de « grand remplacement » est définitivement popularisé. Face à ces victoires à bas bruit, la résistance exige de sortir de la léthargie, de faire un effort pour garder à l’esprit la situation d’ensemble.

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