Pourquoi aimons-nous fantasmer la fin de notre civilisation ?
Spreepark était un parc d'attractions situé dans le quartier berlinois de Treptow-Köpenick, à Berlin, en Allemagne. © Lookphotos / Zielske, H.& D / Sucré Salé
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.
Nous sommes tous, ou presque, terrifiés par la perspective d’un effondrement. Pourtant, il semble que nous éprouvions un certain plaisir à imaginer la décomposition, voire la disparition de notre civilisation. Comment l’expliquer ?
Lorsque je vivais à Berlin, de nombreux amis venaient me voir. Je les emmenais partout : au musée, en boîte… Mais il y avait un endroit qui ravissait tout particulièrement mes visiteurs de passage : le Spreepark, un parc d’attractions abandonné. La zone n’était protégée que par un grillage. On se glissait dans un trou, et hop ! Un univers disparu s’offrait à nous. La grande roue qui grinçait, ses nacelles qui flottaient au vent, à jamais immobilisées. Le bassin et son eau devenue verdâtre. Cet énorme chat recouvert de tags, dans lequel s’engouffraient les rails des montagnes russes chatouillés par les herbes folles. Ces barques de plastique en forme de cygnes, transformées en pots de fleurs pour adventices. Excités par le frisson de l’illégalité, nous éprouvions une félicité toute singulière en errant sur les lieux, comme si nous ressuscitions un monde perdu.
Nous n’étions pourtant pas en train de découvrir des vestiges mésopotamiens. Fleuron des loisirs est-berlinois, le Spreepark n’avait fait faillite qu’en 2002. Son patron, arrêté au Pérou pour avoir tenté d’embarquer 180 kilogrammes de cocaïne dans une nacelle de manège, croupissait en prison. Une ruine récente, donc – comme la plupart des zones qu’arpentent les amateurs d’urbex. Usines désaffectées, hangars vides… tout y passe, à condition que ces décombres soient non pas ceux d’une civilisation éloignée, mais les nôtres. On s’amourache des vestiges d’une ère industrielle dont la grandeur est révolue, ou d’une société de consommation qui n’a pas tenu ses promesses. Contrairement aux ruines antiques, les ruines contemporaines ne nous renvoient pas à un passé glorieux, mais à notre futur – un futur dans lequel nos installations et nos bâtiments sont abandonnés. Comme si une crise était passée par là, voire l’effondrement pur et simple de notre civilisation. Une fascination que l’on retrouve dans l’imaginaire apocalyptique de la pop culture. Les jeux vidéo Clair Obscur et The Last of Us, pour ne citer qu’eux, plongent leurs joueurs qui dans un Paris en friche, qui dans des villes américaines envahies par la végétation et assaillies par des zombies champignons… Mais pourquoi aimons-nous tant fantasmer la décomposition, voire la disparition de notre propre civilisation ?