Tribune
“Plus qu’une erreur écologique, parler d’‘espèces invasives’, c’est renforcer le rejet migratoire en le projetant dans la nature”
Tortues de Floride. © Kemal Berkay Dogan/Unsplash
« Mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde », affirmait Camus. Pour Gilles Clément et Jacques Tassin, cela vaut aussi en écologie, avec l’usage apparemment anodin du concept d’« espèces invasives », qui est faux du point de vue écologique mais témoigne aussi d’un transfert sur les « intrus » des problèmes dont nous sommes responsables. Les deux spécialistes du vivant en font la démonstration dans cette tribune aussi engagée qu’argumentée.
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Les discours environnementaux ne sont jamais socialement neutres. Ils infléchissent la manière dont nous nous pensons nous-mêmes. Par vocabulaire commun interposé, des passerelles invisibles concourent même parfois, en joignant insidieusement perceptions naturalistes négatives et observations sociales, à alimenter des regards pernicieux sur les humains.
Ainsi en est-il de cette manière invariablement négative dont nous parlons des espèces dites invasives, s’agissant de populations végétales ou animales qui, embarquées dans une mondialisation systématiquement disqualifiée, libres de leurs mouvements et inscrites dans des mouvements migratoires dont l’idée même génère des crispations, sont affublées de tous les maux et sont alors rejetées au rang des indésirables, sans même que l’on sache toujours ce qu’il y a lieu de leur reprocher.
Certes, certaines de ces populations, de l’ambroisie productrice de pollen allergène au moustique tigre vecteur de la dengue, peuvent mettre en péril notre santé. Des pathogènes ou des insectes introduits sont également susceptibles de pénaliser les culture et les élevages. Certes aussi, comme cela s’observe essentiellement dans les îles, certaines de ces populations, lorsqu’elles sont pourvues d’un comportement prédateur, peuvent générer des extinctions d’espèces indigènes. Toute migration vaut toutefois d’être considérée, située et évaluée pour ce qu’elle est et ce qu’elle induit, à l’encontre d’amalgames irrecevables.
Dans l’immense majorité des cas, les effets de ces populations considérées comme intruses demeurent globalement positifs. Des ajustements mutuels opèrent au bout de quelques années, de sorte que des espèces en danger peuvent trouver auprès des nouvelles venues une planche de salut. Toute plante nouvelle venue fournit une nouvelle ressource ou un abri pour la faune. En Australie par exemple, des programmes de lutte contre des plantes dites invasives ont été levés dès lors qu’elles se sont révélées salvatrices pour des espèces animales en voie d’extinction.
Plutôt qu’être incriminée a priori, toute apparition d’une nouvelle population végétale ou animale pourrait être considérée comme une réponse du vivant à un monde voué à une pression de dégradation croissante, et être dès lors envisagée comme un enrichissement. Les espèces dites invasives gagneraient à être d’abord considérées comme des lanceuses d’alerte nous prévenant de grands dysfonctionnements dont nous sommes responsables. Ce sont des symptômes d’un mal, plutôt que les responsables.
Par exemple, la tortue de Floride supporte des eaux polluées d’où la cistude d’Europe, tortue autochtone, a disparu. Mais elle n’est pas la cause de ce déclin. Dans le même esprit, la jussie, plante aquatique apte à fixer les phosphates issus de l’agriculture et donc à épurer les cours d’eau de leurs polluants, est souvent décrite comme une « beauté fatale ». Ses effets présumés négatifs sur la biodiversité restent à démontrer, mais elle fait l’objet d’arrachages mécaniques souvent destructeurs pour les milieux en question. Toute migration souffre d’être considérée selon une myopie réductrice, voire déformante, qui alimente insidieusement la crainte d’une « submersion migratoire ».
Le vocabulaire à l’encontre des espèces dites invasives demeure volontiers méprisant, emprunté aux terminologies de la peur ou de la haine, et renvoie souvent à des perspectives guerrières. Il invite à se débarrasser préventivement de nouveaux venus dont on craint la capacité à pulluler, à se propager inconsidérément dans l’espace, à se fondre dans les habitats et, pire encore, à participer d’un grand remplacement, toute espèce « nouvelle » étant présumée vouée, contre toute réalité scientifique, à prendre la place d’une autre déjà établie.
Céder de la sorte au rejet de l’altérité en prônant une forme « d’immigration zéro » de ces populations d’espèces dites invasives ne tient pas seulement de la légèreté du propos. Cela procède d’une maladresse fâcheuse contribuant à ternir le visage de l’étranger, renvoyé aux listes noires des indésirables. La première menace à l’intégrité de l’environnement, nous rappelle l’IPBES, n’est pourtant pas « l’intrus » représenté par les espèces dites invasives, mais la dégradation croissante des conditions de vie. L’intrus, en somme, n’est qu’un bouc émissaire nous permettant commodément de regarder ailleurs. Or, ostraciser sans discernement les espèces dites invasives, c’est nourrir un grand rejet migratoire qui va bien au-delà d’elles-mêmes.
Si les parallèles entre populations humaines et non humaines, de même qu’entre les regards que l’on pose sur elles, demeurent hasardeux et doivent être considérés avec une grande prudence, du moins peut-on les interroger lorsqu’ils bénéficient d’une sémantique aussi commune, voire d’une représentation aussi convergente. Et si ce commun entre xénophobie et bioxénophobie n’est probablement jamais délibéré, du moins devons-nous considérer notre inconscient comme un système puissant capable d’établir à notre insu des passerelles imprévues.