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Peut-on “Tout demander à l’entreprise” ? Notre dernier ouvrage paraît aujourd’hui !
© Philosophie magazine Éditeur © Zdenek Machacek/Unsplash
Une entreprise n’a pas pour unique mission de faire du profit. Nous partageons tous cette conviction alors que la crise écologique ou l’exigence de transparence et de bien-être des employés donnent des responsabilités nouvelles aux entreprises. Mais, comme le montre ici Olivier Sibony, spécialiste de gestion et de stratégie d’entreprise, cela n’est pas si évident.
Voici un extrait du nouveau livre de Pascal Demurger, Anne-Sophie Moreau et Olivier Sibony, sous la direction de Sophie Gherardi, publié par Philosophie magazine Éditeur, en vente dès aujourd’hui : Tout demander à l’entreprise ? À vos libraires !
« Peut-on tout demander aux entreprises ? On ne se prive guère, en tout cas, de leur en demander beaucoup. Qu’il s’agisse du changement climatique, de l’accroissement des inégalités, de la persistance des discriminations, ou de cent autres sujets environnementaux et sociétaux, les entreprises sont dans une situation paradoxale : on les considère comme en grande partie responsables des problèmes les plus complexes, mais aussi comme des acteurs indispensables pour les résoudre.
Toutes les entreprises ne donnent pas la même importance à ces nouvelles attentes. Pour certaines, la responsabilité sociale et environnementale (RSE) n’est qu’une contrainte supplémentaire. D’autres témoignent du sérieux de leur engagement en entamant une démarche de certification volontaire (comme l’obtention du label B Corp1). D’autres encore formalisent juridiquement leurs ambitions. En France, le statut de société à mission offre désormais cette possibilité à des sociétés commerciales classiques, aux côtés des coopératives, mutuelles et autres représentantes de l’économie sociale et solidaire. En définitive, si la forme de l’engagement environnemental et social varie (ainsi, bien sûr, que sa sincérité), il est devenu quasiment impossible de ne pas en avoir.
Le renversement de perspective que représente ce constat ne doit pas être sous-estimé. La logique du primat de l’actionnaire, associée à la figure de l’économiste Milton Friedman (1912-2006), a servi de boussole au monde économique pendant un demi-siècle. “La responsabilité sociale de l’entreprise, c’est d’accroître ses profits”, écrivait le leader de “l’école de Chicago”, qui précisait : “Pour autant qu’elle respecte les règles du jeu, c’est-à-dire qu’elle s’engage dans une concurrence ouverte et libre, sans tromperie ni fraude.”
Si les managers ou les actionnaires d’une entreprise veulent faire le bien, et pour cela poursuivre d’autres objectifs, qu’ils le fassent, conseillait Friedman… en dépensant comme il leur plaira les salaires ou les dividendes qu’ils auront perçus. Mais qu’ils ne détournent pas l’entreprise de ce qui doit rester sa mission unique : le profit.
Le triomphe des idées friedmaniennes a été si complet qu’on oublie souvent le contexte dans lequel elles étaient formulées. Si l’économiste, en 1970, éprouvait le besoin de descendre dans l’arène en présentant sa thèse dans les pages du New York Times, c’était – déjà – en réaction au discours des entreprises sur leur responsabilité sociale. Après s’être lamenté que ce débat ait lieu dans un “climat d’aversion généralisée pour le capitalisme, les profits, et l’entreprise sans âme”, Friedman critiquait violemment la “doctrine de la responsabilité sociale”, “fondamentalement subversive”, et relevant du “socialisme pur et dur”.
Les hommes d’affaires qui parlent de responsabilité sociale, écrivait-il, “sont les marionnettes involontaires des forces intellectuelles qui ont sapé les bases d’une société libre au cours des dernières décennies”.
Un dirigeant qui tiendrait ce discours aujourd’hui passerait pour un dinosaure. Affirmer que les entreprises appartiennent à leurs actionnaires et que les managers ne sont que leurs employés (ou, en langage d’économiste, leurs “agents”), chose qui semblait si évidente à Friedman qu’il n’éprouvait pas le besoin de la justifier, fait figure de provocation. “La vocation de l’entreprise n’est pas d’abord de faire du profit”, écrit par exemple Jean-Dominique Senard, président de Renault et coauteur en 2018, avec Nicole Notat, d’un rapport au Gouvernement sur L’Entreprise, objet d’intérêt collectif. Un sondage informel des chefs d’entreprise présents au sommet de Davos en 2020 suggérait que 80 % d’entre eux rejettent la doctrine de Friedman, et pensent que “les entreprises ont une plus grande responsabilité et une plus grande opportunité dans la société”. En somme, ne demander aux entreprises “que” de produire des profits est devenu inconvenant.
La thèse de cet essai est que cette expansion des attentes auxquelles font face les entreprises les place dans une situation intenable. Nous verrons d’ailleurs que les promesses qu’elles formulent en réponse à ces attentes sont très inégalement tenues. La raison fondamentale en est que le problème conceptuel souligné par Friedman il y a cinquante ans n’a pas disparu : les objectifs de profit et de responsabilité sociale entrent rapidement en conflit. »
Tout demander à l’entreprise ?, de Pascal Demurger, Anne-Sophie Moreau et Olivier Sibony, sous la direction de Sophie Gherardi, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur. 90 p., 9,50€, disponible ici.