Analyse
Non, le racisme n’est pas qu’une question de couleur de peau. Réponse à Michel Onfray avec Arendt, Lévi-Strauss et Fanon
Le maire de Saint-Denis (93) Bally Bagayoko lors du rassemblement contre le racisme le 4 avril 2026, devant l’hôtel de ville de Saint-Denis. © Chang Martin/Sipa Press
Après avoir comparé le nouveau maire de Saint-Denis (93), Bally Bagayoko, à un « chef de tribu primitive », Michel Onfray et CNews se sont défendus de tout propos raciste au motif que le philosophe n’aurait pas fait allusion à une quelconque couleur de peau. Rien à voir avec le fait que Bagayoko soit noir, donc ? Pourtant, le racisme est loin de se réduire à une question d’épiderme. Clarification conceptuelle avec Lévi-Strauss, Hannah Arendt et Frantz Fanon.
Après que le psychologue Jean Doridot avait affirmé à l’émission 100% politique sur la chaîne CNews à propos de la prise de fonction du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, « nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu – nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus – il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité », le philosophe Michel Onfray avait déclaré, sur la même chaîne le lendemain, à propos de « l’allégeance » des agents municipaux invoquée par le nouveau maire : « On n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui décide. Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles… Ce n’est plus du tout comme ça, maintenant. »
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Si une plainte et une enquête a été ouverte par le parquet pour « injure publique » à caractère raciste, ces deux intellectuels, ainsi que la chaîne qui a diffusé leur propos, contestent « formellement que de quelconques propos racistes aient été tenus ». Argument invoqué par Onfray lui-même : « Je n’ai pas parlé de race, je n’ai pas parlé de couleur de peau et je n’ai pas fait de discrimination raciale. » Mais qu’est-ce que le racisme ? Se réduit-il à l’invocation de la couleur de peau ou de la race ?
Du racisme biologique au racisme culturel : la ruse du différentialisme
Est-il en effet besoin de rappeler que le racisme n’a pas disparu avec le racisme pseudo-biologique d’un Arthur de Gobineau ? Il serait sophistique de prétendre qu’il suffit de ne plus parler de races, de gènes ou d’hérédité pour éviter l’accusation de racisme, dans la mesure où celui-ci est largement un produit de la culture. Dans Race et Histoire (1952), comme on sait, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss explique que les différences entre les sociétés relèvent de trajectoires historiques distinctes, de hasards géographiques et de coalitions culturelles – de sorte que si aucune culture n’est en soi supérieure à une autre, chacune a spontanément une tendance ethnocentriste à ériger ses propres usages en mesure universelle du monde et à juger les autres en fonction de ses propres critères. Mais Lévi-Strauss met aussi en garde contre une dérive symétrique et opposée : affirmer l’égalité des cultures ne doit pas conduire à les absolutiser, à les traiter comme des blocs fermés sur eux-mêmes, incommunicables par essence.
“Le glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel ne signifie pas que le racisme s’adoucit ou disparaît, mais seulement qu’il devient plus difficile à identifier”
Car c’est précisément ce mouvement que le racisme contemporain accomplit, à travers ce qu’Étienne Balibar nomme le « racisme sans races », dans Race, nation, classe (co-écrit avec Immanuel Wallerstein, La Découverte, 1988). Le racisme contemporain, explique-t-il, ne mobilise plus nécessairement la biologie pour hiérarchiser les groupes mais invoque la culture, l’identité, les « modes de vie ». La hiérarchie cède la place, en apparence, à la simple « constatation » d’incompatibilités culturelles. Ce glissement du biologique vers le culturel ne signifie pas que le racisme s’adoucit ou disparaît, mais seulement qu’il devient plus difficile à identifier (et accessoirement plus difficile à combattre). Dire « Ils ne sont pas comme nous » plutôt que « Ils sont inférieurs à nous », c’est une ruse qui consiste à présenter comme de la lucidité ou de l’analyse objective ce qui est sans doute de la discrimination reformulée. N’est-ce pas à une ruse similaire que Michel Onfray a recours en usant d’une comparaison avec les tribus primitives qui ne mentionne pas la couleur de peau ? Ce faisant, il n’échappe pas au racisme, bien au contraire, puisqu’il remonte à une source plus archaïque encore : celle de la frontière entre l’humain et l’animal, là où l’ethnocentrisme, comme le montre Lévi-Strauss, rejette l’autre hors de la culture.
Le racisme comme produit du colonialisme moderne
Le racisme ne commence pas par mesurer la quantité de mélanine dans la peau mais par une exclusion de la communauté politique, à plus fort titre dans un contexte post-colonial dans la mesure où le racisme a été utilisé comme outil pour l’expansion impériale. Dans Les Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt montre ainsi que le racisme n’est ni une donnée anthropologique intemporelle ni une sorte de penchant naturel que les hommes auraient toujours éprouvé les uns pour les autres, mais une construction politique, liée à l’expansion coloniale européenne au cours du XIXe siècle. Le racisme moderne naît, selon elle, lorsque l’Europe a projeté hors de ses frontières un pouvoir qui déborde l’État de droit en vigueur sur son continent.
“Pour Arendt, le racisme n’est pas un penchant naturel intemporel que nous éprouverions tous les uns pour les autres : c’est une construction politique”
Dans les colonies, l’idéologie raciste a été convoquée pour justifier des institutions et des pratiques qui auraient été jugées inacceptables sur le sol européen. Ainsi le racisme est-il devenu un artifice de pouvoir permettant de naturaliser l’inégalité, de rendre acceptable la domination d’une partie de l’humanité par une autre. Mais cet instrument colonial n’est pas pour autant resté confiné aux empires : les techniques de domination et les logiques d’exclusion mises au point dans les colonies ont fourni aux régimes totalitaires du XXe siècle une partie de leur arsenal idéologique et pratique, une construction intellectuelle mise au service d’une logique de domination avec leur système classificatoire qui, plus qu’un contenu précis, est devenu un outil politique si efficace et si redoutable. Substitut de pensée, le racisme permet de ne plus juger les actes, mais de classer les êtres.
L’expérience vécue du “racisé”
Arendt analyse les conditions de possibilité du racisme : comment il a été construit, à quelles fins, dans quel contexte historique. Son approche reste, pour l’essentiel, celle d’une observatrice extérieure à l’expérience coloniale noire. Cela n’empêche pas que certains commentateurs lui aient reproché, notamment à partir de son essai Réflexions sur Little Rock (1957), une forme d’aveuglement aux dimensions affectives et existentielles du racisme anti-Noirs. Ces critiques ne signifient évidemment pas qu’Arendt serait raciste, mais qu’elle aborde le phénomène depuis une perspective politique et institutionnelle parfois insuffisante pour saisir la violence intime décrite par les auteurs issus de la condition coloniale.
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C’est précisément ici que la contribution qu’apporte Frantz Fanon est irremplaçable, car là où Arendt observe la structure, Fanon décrit la plaie. Non qu’Arendt fût extérieure au phénomène, puisqu’en tant que Juive allemande contrainte à l’exil, elle a fait l’expérience directe de l’antisémitisme d’État. Mais le penseur martiniquais, dans Peau noire, masques blancs (1952), est un témoin direct de la manière dont le sujet colonisé intériorise le regard racialisant qui n’a même pas besoin d’apparaître méprisant pour l’être. Dans le chapitre « L’expérience vécue du Noir », il analyse comment non seulement une insulte mais un simple regard dans la rue, un mot qui pourrait sembler anodin, revêtent en réalité une signification d’une brutalité insoupçonnée tant l’homme noir se sent « fixé », assigné à une identité imposée.
“‘Sale nègre !’ ou simplement : ‘Tiens, un nègre !’ J’arrivais dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine du désir d’être à l’origine du monde, et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets. [...] J’étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres. Je promenai sur moi un regard objectif, découvris ma noirceur, mes caractères ethniques — et me défoncèrent le tympan l’anthropophagie, l’arriération mentale, le fétichisme, les tares raciales, les négriers, et surtout, et surtout : ‘Y a bon banania.’ Ce jour-là, désorienté, incapable d’être dehors avec l’autre, le Blanc, qui, impitoyable, m’emprisonnait, je me portai loin de mon être-là, très loin, me constituant en objet. Qu’était-ce pour moi, sinon un décollement, un arrachement, une hémorragie qui caillait du sang noir sur tout mon corps ? Pourtant, je ne voulais pas cette reconsidération, cette thématisation. Je voulais tout simplement être un homme parmi d’autres hommes”
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952, Éd. Seuil, pp. 88-91
Pour Fanon, le racisme crée une « zone de non-être », une région extraordinaire où le Noir n’est plus un homme face à un autre homme, mais un corps saturé de fantasmes coloniaux. La douleur qu’il décrit n’est pas psychologique, elle est une aliénation ontologique, au sens où c’est l’être même qui est dépossédé de lui-même. Et peu importent ici la nature des intentions du raciste car le racisme ne se mesure pas seulement à ses intentions ouvertement déclarées, ni même à ses structures institutionnelles, mais davantage à ce qu’il fait éprouver, autrement dit la manière dont il déforme la relation à soi, aux autres et au monde. Un propos peut ainsi être raciste même si celui qui le tient refuse cette qualification puisque c’est le « racisé » qui, au premier chef, est habilité à en juger. La douleur n’est certes pas une preuve suffisante, mais elle est une donnée irréfutable. C’est pourquoi la défense d’Onfray prétendant qu’il ne parlait pas de la couleur de peau de Bally Bagayoko est difficilement tenable. Car le racisme n’est pas tant une intention qu’un effet, ressenti par celui qui le subit.
Une définition à trois voix
Même si Arendt, Lévi-Strauss et Fanon ne se répondent pas directement, leurs textes, mis en regard, forment une définition du racisme bien plus robuste que n’importe quelle tentative d’en circonscrire le sens à un seul critère. Ensemble, ils permettent de formuler une définition en creux : est raciste tout discours ou pratique qui naturalise une différence humaine — biologique ou culturelle — pour justifier une exclusion, une hiérarchie ou une assignation identitaire. Peu importe à cet égard que l’intention soit consciente. Et peu importe que le mot « race » soit prononcé ou non.
“Est raciste tout discours ou pratique qui naturalise une différence humaine — biologique ou culturelle — pour justifier une exclusion, une hiérarchie ou une assignation identitaire”
La défense de Michel Onfray, consistant à nier tout racisme sous prétexte qu’aucune couleur de peau n’a été mentionnée, relève d’un sophisme. Mais si cette affaire a une vertu, c’est peut-être celle de rappeler que le racisme, comme tous les préjugés tenaces, commence toujours par se justifier lui-même. Il se déguise en bon sens, en observation neutre, en culture générale.
La philosophie a précisément pour tâche de dissoudre ces justifications – non pas en niant que des différences existent entre les hommes, mais en refusant que ces différences deviennent un destin. Ces trois textes, publiés presque en même temps (1951-1952) quelques années avant la naissance de Michel Onfray, dans l’ombre encore fraîche de la Seconde Guerre mondiale, rappellent que le racisme n’est pas une opinion parmi d’autres.