Reportage
Monovilles : voyage au cœur des utopies fantômes du Kazakhstan
Les métallurgistes reprennent leur poste dans le haut-fourneau n° 3 de Témirtaou. © Charles Perragin pouir PM
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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 février 2026.
Créées sous Staline pour exploiter et raffiner les ressources du sous-sol, les monovilles étaient pensées comme des îlots de modernité socialiste au milieu des étendues arides de l’Asie centrale. Aujourd’hui, elles tombent en décrépitude. Comment se reconstruire trente-cinq ans après la chute d’un empire soviétique que l’on croyait aussi inoxydable que l’acier sorti de ces hauts-fourneaux ? Notre reporter est allé sur place pour le découvrir.
Certains ne tiennent pas un mois. D’abord, il y a cette odeur entêtante de soufre venue des cokeries. Puis, dans cet espace qui semble bâti pour des géants, tout est noirci par les fumées : le sol, les murs, le dédale de conduits et de tuyères qui enserrent le haut-fourneau plus massif qu’un immeuble de dix étages. Les fondeurs prennent leur poste quand, à la base du colosse en chauffe, une gueule s’ouvre pour libérer la fonte si scintillante qu’il est impossible de tenir le regard. « Ne bougez pas d’ici, ça sort à 2 000 °C », tonne le chef de section, tandis qu’un vent de chaleur brûle nos tempes et que le métal liquide forme ce qu’on appelait jadis les rivières de feu. Aujourd’hui, le processus n’a plus lieu en plein air mais sous le plancher : des trous laissent s’échapper, çà et là, des panaches de gaz et de flammes. « Ce sont des hommes forts », sourit Gulsara derrière ses lunettes de protection. Elle est l’un des « casques blancs » qui m’escortent. Au pays des forges, c’est le signe distinctif des contremaîtres ou de la hiérarchie.

Dans les hauts-fourneaux de Témirtaou, monoville du centre du Kazakhstan. © Charles Perragin pour PM
Alors, quand je croise les métallurgistes à l’heure de la pause, la conversation est succincte mais cordiale. Ils me parlent de la « grande famille de l’usine », de ses machines « capricieuses » comme cette fonderie « susceptible » qui exige qu’on lui donne « son âme et son amour ». Toutes ces métaphores organiques sont les traces d’une communauté ancrée dans la matière, aux liens tissés par la machinerie. Du concassage des roches à la découpe de l’acier, en passant par le soufflage, la coordination collective est indispensable pour que les hauts-fourneaux n’arrêtent jamais de brûler. « S’ils s’éteignent, ils cassent », me glisse Akan, un autre « casque blanc ».
Rêve d’acier à la “Montagne de fer”
On se croirait au temps où Karl Marx analysait l’industrie britannique du XIXe siècle. Dans Le Capital (1867), l’auteur explique que, pour tourner, la machinerie cyclopéenne de la « grande industrie » constitue un « organisme de production » qui « ne fonctionne que grâce à un travail immédiatement socialisé ou commun ». Pourtant, ici, ce socialisme mécano-organique semble agoniser. On voudrait voir ces grands engins ruisseler de manœuvres dans un vacarme ordonné. Mais on ne compte que quelques silhouettes éparpillées dans des espaces trop vastes, trop vieillissants. Le monde que je contemple paraît éteint depuis longtemps, mais quelques éclats brillent toujours dans les discours ou les lieux. Ce monde, c’est celui de Témirtaou – la « montagne de fer » en kazakh –, l’une des plus grandes aciéries de l’Union soviétique construite ex nihilo dans ces steppes. On appelle ces sites des « monovilles » (monogoroda en russe). Isolées de tout, elles ont été bâties par Moscou partout où il y avait du minerai. Vingt sont encore actives tant le Kazakhstan possède d’immenses réserves naturelles – pétrole, uranium, chrome, manganèse, terres rares…
Dans les années 1930, il n’y a là qu’un camp stalinien, le Karlag. Et sous terre, du charbon et du fer. Les déportés puis les prisonniers de la Seconde Guerre mondiale fabriquent une usine métallurgique avec des machines évacuées à la hâte devant l’avancée militaire allemande. Par la suite, la colonie devient une ville grâce à une campagne de construction menée par le Parti à la fin des années 1950. Les populations déplacées de force sont alors rejointes par des citoyens enthousiastes à l’idée de s’installer dans une cité qui incarne une modernité heureuse, avec des usines qui offrent un travail bien rémunéré mais aussi un logement, des écoles, des hôpitaux et des camps de vacances. La monoville devient une utopie socialiste édifiée au milieu de rien, mélangeant Russes, Ukrainiens, Allemands, Polonais, Kazakhs, Tatars ou Coréens, pour produire et exporter de l’acier dans tous les pays du bloc soviétique. À la fin des années 1980, le combinat métallurgique totalise 47 000 ouvriers et 100 000 mineurs pour 245 000 habitants.
La grande braderie du “saint patron”
Sur le mur d’honneur de la salle de contrôle qui surplombe le haut-fourneau n° 3, on voit l’ancien président et père de la nation kazakhe indépendante, Noursoultan Nazarbaïev. « Il a commencé comme simple opérateur ici », indique Akan. Quelques travailleurs le désignent encore comme le « saint patron des sidérurgistes ». Désormais, il est surtout celui qui a bradé les usines aux capitaux étrangers, en l’occurrence à ArcelorMittal en 1995. L’accord entre la multinationale et le gouvernement suit un schéma éprouvé : la première n’a pas besoin d’investir massivement pour automatiser sa production – ce qui impliquerait un plan de départs massif – et bénéficie en retour de normes de sécurité plus souples. Les vieilles machines soviétiques continuent donc de tourner à plein régime. Et tant pis pour les accidents !