Reportage

Décoloniser la steppe : reportage au Kirghizstan et au Kazakhstan

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Décoloniser la steppe : reportage au Kirghizstan et au Kazakhstan

Au Kirghizstan, comme ici à Balykchy, de nombreuses statues de Lénine n’ont pas été déboulonnées. © Raphaël Fournier / Divergence

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Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine, en kiosque le 22 août 2024.

Les pays d’Asie centrale sont indépendants depuis plus de trente ans. Mais se sont-ils vraiment décolonisés par rapport à Moscou ou à d’autres puissances ? C’est la question que pose, au Kazakhstan et au Kirghizstan, une nouvelle génération de chercheuses. Elles entendent redécouvrir leur passé nomade, leur langue, leur culture. Mais comment éviter de verser dans le nationalisme ? Nous sommes allés à leur rencontre.

 

En parcourant le centre de Bichkek, la capitale du Kirghizstan entourée de majestueux sommets enneigés, j’aperçois d’immenses banderoles célébrant la victoire de l’armée soviétique sur les nazis le 9 mai 1945. Les présidents des cinq anciennes républiques d’Asie centrale (Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kazakhstan et Kirghizstan) étaient, eux, présents sur la place Rouge à Moscou – signe de leur dépendance vis-à-vis de la Russie. Bichkek est restée dans son jus. Plus amateur de rétrosoviétisme que d’écotourisme à cheval avec séjours en yourte, je zigzague entre les statues de Lénine, Marx et Engels, les palais staliniens orientalisants et les bâtiments brutalistes. Tiens, un bas-relief sur la conquête spatiale ! De son côté, la jeunesse kirghize est inquiète. Les autorités font fermer plusieurs cafés alternatifs de la capitale après avoir fait voter une loi stigmatisant les « agents de l’étranger », sur le modèle poutinien. Quant aux intellectuels, ils se demandent si leur pays, indépendant depuis 1991, s’est vraiment décolonisé.

 

Une histoire traumatique

Ici, dans la rue des Soviets ou dans celle de Moscou, on parle en effet encore le russe, et des centaines de milliers de Kirghizes travaillent en Russie pour nourrir leur famille. Au musée d’histoire du pays, quelques panneaux expliquent la colonisation tsariste de la seconde partie du XIXe siècle, puis les atrocités commises par le pouvoir bolchevique. Mais ils sont moins nombreux que les vitrines exaltant les dignitaires locaux de l’époque soviétique. Au musée d’art, un tableau de style réaliste-socialiste représente une famille de nomades s’installant gaiement dans une maisonnette flambant neuve, en route vers l’émancipation, l’instruction et la modernité. Or la sédentarisation, au Kirghizstan comme dans le pays septentrional voisin, le Kazakhstan, a été d’une violence inouïe. Pour comprendre l’importance du débat qui se joue dans la région, je poursuis mon voyage vers le nord, à travers les étendues de lin et de coquelicots en fleurs. Des chevaux broutent en toute liberté – cet animal est roi dans la région. À cinq heures de voiture, l’ancienne capitale du Kazakhstan soviétique, Almaty, également encerclée de montagnes, est en ébullition. Dans les librairies branchées, je repère des traductions en russe et en kazakh de Michel Foucault. Des ouvrages abordent des sujets naguère tabous, comme les mouvements indépendantistes du début du XXe siècle, les répressions staliniennes ou encore la guerre russe en Ukraine.

© Pavel Mikheïev/Reuters
À Almaty, ex-capitale du Kazakhstan, marche pour la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2021. Sur le tambour, le slogan, en russe, signifie « Frappe le patriarcat ». © Pavel Mikheïev/Reuters

Un terme kazakh, inconnu en Europe, a peu à peu gagné ses lettres de noblesse : l’Acharchylyk, qui désigne une réquisition des denrées agricoles décidée par l’État soviétique dans le cadre d’une campagne de collectivisation des terres ayant provoqué au Kazakhstan une terrible famine au début des années 1930. Celle-ci a causé la mort de plus d’un million et demi de personnes, principalement des enfants et des personnes âgées, et la fuite vers les pays voisins de centaines de milliers d’autres. Elle a également affecté l’élevage pastoral nomade pratiqué par la grande majorité de la population dans les steppes. Comme nous l’explique l’historienne française Isabelle Ohayon, spécialiste de l’Asie centrale, les travaux sur cette période étaient encore rares dans les années 2000. Même « les familles étaient incapables de structurer des souvenirs traumatiques dans un récit ». Une forme de « léthargie mémorielle » régnait dans la société. D’ailleurs, « l’État freinait cette prise de conscience » afin d’éviter toute confrontation avec la Russie. Un tournant a cependant eu lieu en 2013, pour les quatre-vingts ans de la famine, et la société civile y est devenue sensible. Des monuments ont commencé à apparaître au Kazakhstan, mais lentement. Cette mémoire, selon l’historienne, n’est pas encore solidement constituée ni uniformément installée dans la conscience collective.

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