Le grand oublié
Martial Gueroult : philosophe de la philosophie
Martial Gueroult. © DR
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine, en kiosque le 22 août 2024.
Son nom est familier aux étudiants du fait de ses commentaires sur Descartes, Malebranche ou Spinoza, mais Martial Gueroult a aussi développé une pensée plus personnelle, l’« idéalisme radical », qui redéfinit le statut de la vérité.
Qui es-tu, Martial Gueroult ?
Martial Gueroult (1891-1976) a mené une vie de lecture et d’étude dont deux guerres n’ont pu entraver le cours. Il est appelé au front en 1914, à 23 ans. Dès les premiers jours, il survit à un tir reçu en pleine tête, miraculeusement sans lésion cérébrale, puis résiste à l’assaut de son poste de secours, avec seulement deux autres blessés sur trente. Pris très tôt en captivité, il profite de son séjour en Allemagne pour préparer une thèse sur Fichte. De retour en France, il passe l’agrégation, enseigne au lycée, puis à la faculté de Strasbourg, dont il suit le repli à Clermont-Ferrand en 1940. Après la guerre, il est professeur à la Sorbonne jusqu’en 1951, lorsqu’il est nommé au Collège de France. Ses études sur Descartes, Spinoza ou Malebranche ont marqué l’histoire de la philosophie. À sa mort, le philosophe Henri Gouhier (1898-1994) salue « un esprit unissant curieusement le goût de la recherche microscopique et celui de la beauté architecturale ». Quelle est donc la méthode de ce philosophe méconnu, célèbre pour avoir montré ce que les classiques avaient de grand ?
Le détail microscopique et la beauté architecturale, retenons ces deux points. La compréhension passe d’abord par une explication, un art méticuleux du détail, une grande attention portée au texte, à ses enchaînements, à ses ruptures et à ses évolutions. Ne pas tricher, ne pas parler d’autre chose. Ce n’est qu’après avoir bien expliqué que l’on peut commencer à comprendre. Quelle différence entre les deux ? Il y a un moment où se demander ce que dit le philosophe ne suffit plus. Une philosophie n’est pas seulement un ensemble d’idées ou de démonstrations de ces idées, c’est un système : une machine qui fabrique elle-même ses propres modes de démonstrations, ses propres manières de passer d’une idée à l’autre. D’où le nom que Gueroult donne lui-même à son activité : « histoire et technologie de la philosophie ». Il faut recenser les idées passées en historien avant de les décortiquer en ingénieur.