250 ans des États-Unis
Les “Pères fondateurs” étaient aussi des philosophes
De g. à dr. : Thomas Jefferson, Benjamin Franklin, John Adams et Thomas Paine. © Library of Congress
À l’approche du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, il est temps de corriger l’image d’Épinal qui réduit ses auteurs à une poignée de notables emperruqués. Avant d’être un événement politique, la proclamation de l’indépendance des États-Unis fut une révolution intellectuelle, discutée et disputée par des acteurs, Jefferson, Adams, Franklin, Paine, qui étaient autant lecteurs et penseurs que combattants.
Hommes d’action ou hommes d’idées ? Les Pères fondateurs américains furent précisément les deux à la fois. Lecteurs de Locke, de Montesquieu, de Hume, mais aussi des moralistes écossais et des théoriciens du droit naturel, ils étaient nourris d’une culture politique transatlantique qui devait beaucoup aux Lumières européennes et qui a largement alimenté le débat d’idées.
Jefferson et le droit naturel
Thomas Jefferson (1743-1826) incarne à merveille cette double identité. Le principal rédacteur de la Déclaration n’était pas seulement un juriste et un homme d’État mais aussi un homme cultivé et un philosophe averti, qui présida l’American Philosophical Society de 1797 à 1815. Lecteur, il retient de John Locke l’existence de droits inaliénables, à la fois inscrits dans la nature humaine et fondés théologiquement. Dans le Second Traité du gouvernement, Locke explique en effet que la loi de nature est accessible à la raison parce que les hommes sont des créatures rationnelles créées par Dieu : le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit à la propriété ont ainsi une origine ultime divine, même si c’est par la raison qu’ils sont connus.
“Jefferson a contribué à faire apparaître les droits non plus comme des privilèges historiques, mais comme des attributs de la condition humaine elle-même”
Selon une lecture devenue classique depuis les travaux de l’historien Garry Wills, Jefferson puiserait aussi dans le Système de philosophie morale (1755) du philosophe écossais Francis Hutcheson, dont il retiendrait deux idées décisives : le « sens moral » (moral sense), cette faculté naturelle qui permettrait aux hommes de percevoir le bien et le juste indépendamment de toute révélation religieuse, et l’idée d’un épanouissement moral et social qui aurait inspiré la formule de la « quête » ou « poursuite du bonheur » (pursuit of happiness), substituée au « droit de propriété » lockien. Cette filiation reste discutée par les historiens, certains rappelant que Locke lui-même emploie l’expression dans son Essai sur l’entendement humain et que rien, dans la correspondance de Jefferson, n’atteste une lecture assidue de Hutcheson. Elle a néanmoins le mérite d’éclairer un trait essentiel du texte final : un langage de droit naturel séculier, fondé sur la psychologie morale plutôt que sur la théologie protestante, qui reformule Locke dans un vocabulaire moins religieux et plus anthropologique. Les droits n’apparaissent plus alors comme des privilèges historiques mais comme des attributs de la condition humaine elle-même – et cela même si, comme on le sait, Jefferson possédait à titre personnel des esclaves...
Adams, lecteur rigoureux de Montesquieu et de la tradition républicaine
Autre membre du comité de rédaction de la Déclaration d’indépendance, John Adams (1735-1826) incarne pour sa part une forme de réalisme institutionnel. Il fut profondément marqué par sa lecture de L’Esprit des lois de Montesquieu qui lui fit comprendre le rôle des structures politiques pour garantir les droits, grâce à un équilibre des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
“Adams estime que les institutions doivent être conçues pour compenser les faiblesses humaines, non pour présupposer leur vertu”
Contre toute confiance naïve dans la vertu populaire, Adams insiste sur la nécessité de dispositifs constitutionnels capables de contenir les passions et les intérêts particuliers, car il estime que les institutions doivent être conçues pour compenser les faiblesses humaines, et non pour présupposer leur vertu. Cette conviction doit également beaucoup à une autre lecture d’un ouvrage peu connu en France, à savoir La Communauté d’Oceana du philosophe républicain anglais James Harrington, publié en 1656. Adams y trouve la défense d’un gouvernement mixte associant peuple, aristocratie et magistrature, ainsi que l’idée que la liberté dépend d’un équilibre matériel – la répartition de la propriété – autant que d’un équilibre institutionnel. Il transpose cette mécanique dans une version américaine où un exécutif fort, un Sénat stabilisateur et une Chambre populaire se limitent mutuellement.
Franklin et les Lumières expérimentales
Benjamin Franklin (1706-1790) incarne en Europe l’image même des Lumières américaines. Savant davantage versé dans l’expérimentation, moins systématique que pragmatique, sa pensée procède par essais, ajustements et compromis successifs. C’est à Londres, où il séjourne longuement entre 1757 et 1775, que Franklin se lie aux moralistes écossais – David Hume, Adam Smith, Adam Ferguson ou Lord Kames – qui voient dans la sociabilité spontanée le moteur du progrès humain. Sa renommée dans les salons parisiens, où il deviendra l’une des figures les plus en vue de la fin des Lumières, viendra plus tard confirmer cette stature, mais c’est bien la fréquentation antérieure des Lumières britanniques qui nourrit, au moment de la Déclaration, son rapport pragmatique au savoir : il en retient que les sociétés progressent moins par grands systèmes métaphysiques que par habitudes, coopération et intérêt bien compris.
“On doit à Franklin l’idée que les sociétés fonctionnent avant tout par coopération et intérêt bien compris, et celle que les droits humains sont ‘évidents par eux-mêmes’”
Cette orientation explique son rôle décisif dans la rédaction de la Déclaration, où il cherche systématiquement la formulation la plus universelle, la plus évidente, la moins théologique. C’est à lui que l’on doit l’un des gestes les plus discrets et les plus lourds de sens du texte fondateur : dans le brouillon de Jefferson, les droits étaient « sacrés et indéniables » ; Franklin corrige en « évidents par eux-mêmes » (self-evident). Le glissement n’a rien d’anodin et marque le passage d’une légitimation religieuse à une évidence rationnelle, accessible à tous, comme si les droits ne s’imposaient plus parce qu’ils étaient révélés, mais parce qu’ils s’imposaient à la raison humaine elle-même.
Paine, l’autre fondateur radical
Mais c’est sans doute Thomas Paine (1737-1809) qui est la figure la plus singulière – et peut-être la plus moderne – de cette génération. Même s’il n’a pas personnellement pris part à la rédaction de la Déclaration d’indépendance, il a contribué plus que quiconque à créer le climat intellectuel et politique qui l’a rendue possible. Là où Jefferson donnera à la rupture sa forme solennelle, Paine lui fournit en effet son langage de combat. Rien ne le destinait pourtant à jouer un tel rôle. Fils d’un artisan du Norfolk, sans fortune ni formation universitaire, il est l’exact opposé des notables virginien ou massachusettien. Journaliste autodidacte, arrivé en Amérique en 1774, il publie en janvier 1776, c’est-à-dire quelques mois seulement avant la Déclaration d’indépendance, un mince pamphlet, Le Sens commun, qui connaît un succès foudroyant. Plus de 100 000 exemplaires circulent en quelques mois dans une population de presque trois millions d’habitants. George Washington lui-même constatera qu’il a provoqué « un changement puissant dans l’esprit de nombreux hommes ». Dans un style simple, direct, dépourvu d’érudition ostentatoire, il transforme une querelle coloniale en une question de principe puisqu’il ne s’agit plus de réformer l’Empire mais de rompre avec lui.
“Pour Paine, l’égalité est bien davantage qu’un simple idéal moral : elle doit devenir un principe d’organisation politique”
La force de Paine tient à sa manière de poser des questions apparemment simples et d’en tirer des conséquences révolutionnaires. Pourquoi une île gouvernerait-elle un continent ? Pourquoi le pouvoir serait-il héréditaire ? En vertu de quel droit une famille règnerait-elle sur des millions d’hommes ? À chacune de ces questions, il oppose la même réponse : aucune légitimité naturelle ne peut fonder la monarchie. Ni sacrée ni rationnelle, la royauté est le produit de l’histoire, parfois même d’une superstition politique entretenue par l’habitude. Le pouvoir ne saurait donc être hérité mais doit être créé par les citoyens eux-mêmes, exprimé dans une constitution écrite et constamment rapporté au consentement populaire. Là où beaucoup de ses contemporains demeurent attachés aux équilibres complexes du gouvernement mixte, Paine défend un républicanisme démocratique sans concession, pour qui l’égalité est bien davantage qu’un simple idéal moral et doit devenir un principe d’organisation politique.
Une révolution à plusieurs voix
L’Amérique naît ainsi d’une alliance paradoxale entre propriétaires et artisans, juristes et pamphlétaires, modérés et radicaux. Cette pluralité est tout sauf accidentelle et annonce déjà les tensions que la Convention de Philadelphie dut arbitrer en 1787, au moment où il s’est agi de traduire dans une architecture institutionnelle concrète l’équilibre entre liberté individuelle et stabilité du pouvoir que Jefferson et Adams avaient chacun pensé à leur manière. L’expérience états-unienne montre aussi que la Révolution ne s’y réduit pas à un moment fondateur mais porte un débat toujours ouvert sur la nature de la démocratie. À cet égard, la figure de Thomas Paine, qui a pendant longtemps été relégué au rang de simple agitateur, apparaît décisive puisqu’elle montre que l’indépendance américaine fut un événement profondément transatlantique. Rappelons que le parcours de Paine s’est prolongé puisque, devenu citoyen français et même élu député à la Convention en 1792, il a été emprisonné sous la Terreur pour avoir refusé de voter la mort de Louis XVI. L’auteur des Droits de l’homme demeure ainsi fidèle à une même conviction : la légitimité politique ne peut reposer que sur le consentement des vivants et non sur l’autorité de la tradition ou de la révélation.
Il serait toutefois inexact de refermer cette histoire sur une note triomphale, puisqu’il demeure une contradiction au cœur même de la Déclaration d’indépendance : la question de l’esclavage. La guerre civile qui allait déchirer la jeune République moins d’un siècle après la Déclaration fut en ce sens la faillite différée d’une universalité proclamée mais tronquée.