États-Unis
Les penseurs qui murmurent à l’oreille de Trump et veulent mettre à bas la démocratie
Donald Trump, Linda McMahon, Elon Musk et Vivek Ramaswamy assistent au gala de l'America First Policy Institute à Mar-a-Lago, la résidence et le club privé de Trump à Palm Beach (Floride), où il a décidé de nommer les membres de son conseil d'administration. le jeudi 14 novembre 2024. © Haiyun Jiang/The New York Times/Réa
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Et si les « accélérationnistes de la décadence », courant influent représenté par le philosophe Nick Land et le blogueur Curtis Yarvin, avaient défini avant tout le monde le programme de la nouvelle administration Trump ? Le jeune politiste Arnaud Miranda, qui vient de consacrer une thèse à ces idéologues des « Lumières sombres », nous explique qui ils sont et quelle est leur influence sur le président américain. Une analyse stupéfiante !
Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser au courant des « accélérationnistes de la décadence » qui influent aujourd’hui sur Donald Trump ?
Arnaud Miranda : J’ai commencé par m’intéresser aux pensées réactionnaires de la décadence du début du XXe siècle, en particulier à Oswald Spengler (1880-1936) – auteur du très influent essai Le Déclin de l’Occident –, ainsi qu’au juriste nazi Carl Schmitt (1888-1985) ou encore à Julius Evola (1890-1974), idéologue du fascisme italien ou de ce qu’il appelait lui-même le « surfascisme ». J’ai mis en évidence l’imaginaire fondamentalement antidémocratique que partageaient tous ces penseurs de la décadence, qui aspire à un régime autoritaire. Mon hypothèse était que l’idée de décadence est très séduisante, et qu’il ne fallait pas laisser le monopole de cette pensée aux antidémocrates. Ne serait-il pas possible de récupérer l’idée de décadence pour la retourner contre les antidémocrates ? C’est ce qui m’a conduit à me pencher sur un deuxième courant, plus proche de nous, celui des philosophes post-modernes (Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jacques Derrida), en me demandant s’ils ne permettaient pas de retourner l’idée de décadence contre les réactionnaires, d’intégrer l’idée de décadence dans le cadre démocratique. Sauf que je me suis rendu compte que les choses étaient plus complexes et que les post-modernes entretenaient un rapport très ambivalent à la démocratie elle-même. Enfin, troisième moment, je me suis intéressé à un dernier courant, celui des accélérationnistes, encore plus proches de nous, qui ont opéré une fusion de la pensée réactionnaire et de la pensée post-moderne.
C’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à Nick Land, le père de l’accélérationnisme, qui a une trajectoire idéologique étonnante…
En effet, au départ, c’est un intellectuel anglais d’extrême gauche, lecteur de Deleuze et de Guattari, qui soutient une thèse sur Heidegger à la fin des années 1980 et obtient un poste à l’Université de Warwick où il anime pendant un temps un centre de recherche alternatif (le Cybernetic Culture Research Unit), qui va avoir une postérité importante. Par son mode de diffusion, sa critique de la philosophie académique et une écriture à la lisière de la science-fiction, Nick Land cherche à faire éclater le canon universitaire qu’il juge trop conservateur. Son idée centrale est qu’au lieu de vouloir ralentir et de contenir les effets néfastes du capitalisme, il faut l’« accélérer » pour pousser jusqu’au bout la libération des flux. Dans The Thirst for Annihilation [« La soif d’annihilation », 1992], ouvrage inédit en français, il mobilise la pensée de Georges Bataille pour dépasser celle de Kant. Pour cela, il développe ce qu’il appelle un « base materialism » – un matérialisme concret, basique, vulgaire. Il faut libérer ce que Kant appelait le « noumène », la « chose en soi » inaccessible à notre sensibilité limitée dans l’espace et le temps. Il faut s’ouvrir à la matière, au non-humain, de manière illimitée. Nick Land reprend l’idée de « déterritorialisation » [soit l’invitation à se défaire des habitudes, des attaches aliénantes aux lieux, aux modes de vie partagés, à toutes les formes de sédentarité] de Deleuze et Guattari. Mais il veut se débarrasser de la prudence à laquelle ces auteurs appelaient. Pour Land, il faut libérer tous les flux : ceux du capitalisme mais aussi ceux qui nous conduisent vers la mort et la folie. Et cela appelle une destruction de tout ce qui peut freiner cette libération. C’est ainsi qu’il récupère cette idée post-moderne de déterritorialisation, mais en la mêlant à la réaction. Un appel qu’il met en pratique. En 1998, il quitte le monde académique, démissionne de l’Université et devient pro-capitaliste. Il part alors en Chine, voyant en elle la tête de proue de la libération des flux capitalistes, désenclavée du progressisme moral qui en limite encore trop les effets en Occident… Depuis la Chine, il continue à avoir une intense activité intellectuelle, au travers de blogs, qui sont suivis par la gauche radicale mais aussi par quelques libertariens.