Le jardin, lieu de sagesse
Les jardins philosophiques, d'Épicure à Diderot
© Studio L’Éclaireur pour PM
Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Si la philosophie est une histoire d’amitié, son décor est un jardin, au moins jusqu’au siècle des Lumières. Signe des temps modernes, la sagesse se discutera désormais entre des murs.
Le Jardin d’Épicure
Nul jardin, peut-être, n’est plus connu que celui d’Épicure. Pourtant nous n’en savons rien, ou presque. En 306 av. J.-C., à 35 ans, le philosophe achète un terrain dans les faubourgs d’Athènes et y établit son école. Il en fait un lieu amical où il vivra jusqu’à la fin de ses jours. Les femmes (dont des courtisanes cultivées) comme les hommes y étaient admis, qu’ils soient (selon certains) libres ou esclaves : Épicure y enseigne que le plaisir est la clé du bonheur. Pline dira de l’école d’Épicure qu’elle est le premier exemple de jardin comme « lieu de plaisance », et parle du philosophe comme d’un « maître en fait de vie oisive ». Il faut se garder des caricatures qui décrivent l’épicurisme comme un hédonisme débridé et le Jardin comme un lieu de débauche. Il n’en est évidemment rien. Le véritable épicurien, note Marcel Conche, « en fait de nourriture, par exemple, “se contente de ce qui lui est strictement nécessaire et donne le surplus” (d’après un papyrus) et, loin de toute tristesse ou dégoût de vivre, sait tirer, par l’effet de sa sagesse, du simple fait de vivre, une joie constante, cela en dépit de la douleur et de la maladie (Épicure lui-même avait une mauvaise santé) ».
Tous les plaisirs ne sont pas bons. Ceux qui importent sont « naturels et nécessaires » – ceux qui, presque immédiatement fournis par la nature, comblent seulement des besoins vitaux. Ces désirs doivent être satisfaits : « Il ne faut pas faire violence à la nature », en nous et hors de nous. Les autres doivent être écartés. La vie dans le Jardin est frugale. « Un verre de vin lui suffisait, et il buvait de préférence de l’eau », dit-on du fondateur de l’école. Les mots inscrits à l’entrée – « Passant, tu feras bien de rester ici ; ici le suprême bonheur est la volupté ! » – sont trompeurs. Sénèque en avertit les jeunes gens qui espéraient trouver dans l’épicurisme l’alibi de tous leurs vices. « Il sera obligeant le gardien de cette demeure, hospitalier, affable : c’est avec de la bouillie qu’il te recevra ; l’eau te sera largement versée, et il te demandera si tu te trouves bien traité. “Ces jardins, dira-t-il, n’excitent pas la faim, ils l’apaisent ; ils n’allument pas une soif plus grande que les moyens de la satisfaire : ils l’éteignent par un calmant naturel et qui ne coûte rien. Voilà dans quelle volupté j’ai vieilli.” » Dans le Jardin d’Épicure, ni beuveries ni bacchanales, la vie bonne y est ordinaire et autosuffisante – l’homme est d’ailleurs à l’image de cette simplicité et ne paie pas de mine. Pierre Grimal, dans son Art des jardins (PUF, 1954), décrit un simple potager sans magnificence. Car Épicure renoue à la fois avec la nature et le travail que les grands philosophes antiques, en général, méprisaient. Non pas la nature sauvage, mais celle transformée par un homme dont la main rassemble, dans un espace délimité, les bienfaits qu’elle prodigue afin que la vie soit douce. « C’est vers un petit enclos que se porte la richesse de la nature », dit Épicure. Son Jardin offre juste ce qu’il faut, un bonheur simple – loin de la foule déchaînée, loin de la cité où s’accumulent les plaisirs les plus sophistiqués et les plus artificiels, qui excitent le désir insatiable et douloureux. Le jardin d’Épicure à quelque chose de monacal, Érasme fait d’ailleurs dire à un moine : « Nous vivons entièrement selon la règle d’Épicure » – le philosophe grec n’a guère le goût de la ville, et pas plus des affaires politiques qui en sont le cœur battant, au contraire de Platon qui accorde toute son attention à la polis. Épicure invente, hors de la cité, une autre forme de vie qui se suffit à elle-même, qui n’est pas une parenthèse avant de regagner l’arène publique. Le Jardin « protégeait les disciples contre le bruit de l’agora ». Comme le dit William Temple au XVIIe siècle dans Upon the Gardens of Epicurus, les épicuriens « considéraient les affaires publiques comme les plus contraires à la tranquillité d’esprit, qu’ils estimaient et enseignaient être la seule vraie félicité de l’homme. C’est pourquoi Épicure passa toute sa vie dans son jardin : c’est là qu’il étudiait, c’est là qu’il s’exerçait, c’est là qu’il enseignait sa philosophie. » Bref, écrit Paul Nizan, « le philosophe du jardin se regardait comme “un homme de trop” et sa sécession sociale était absolue ». À l’exposition d’une vie politique placée sous le signe des querelles et des affrontements, Épicure préfère la tranquillité. Pour vivre heureux, vivons caché, en somme, d’ailleurs il le dit explicitement : « Cache ta vie. » Ce repli est compréhensible. Les temps ont changé. « L’époque d’Épicure est une époque fatiguée », écrit Bertrand Russell. Le Jardin, note la philosophe Malgorzata Grygielewicz dans Le Jardin grec (L’Harmattan, 2017), « apparaît au moment du déclin de la polis grecque ». L’âge d’or de Périclès est loin derrière et quelque chose s’est épuisé dans la Grèce du IIIe siècle avant notre ère. Historiquement, l’inactif était considéré comme nocif et chaque citoyen se devait à sa communauté plus qu’à lui-même. Épicure redonne une place centrale à l’individu en cultivant une forme de solitude : « C’est par l’isolement que l’homme peut trouver ce qui est le plus précieux dans la vie, le vrai bonheur. » Mais cet isolement n’est pas une fermeture à l’autre, au contraire. « L’amitié entoure de sa danse la terre habitée », dit Épicure lui-même. À la communauté des citoyens, il substitue l’élection des amis, que l’on rencontre partout dans le Jardin. Épicure ne rejette pas la culture urbaine au nom d’un érémitisme qui le pousserait à fuir dans le monde sauvage pour renouer avec une vie non dénaturée par la vie sociale. Sa philosophie n’est pas plus un repli entre les murs de l’ oikos, la sphère domestique, privée, qui ne permet pas la réalisation de l’homme car c’est pour les Grecs un espace sans réelle sociabilité, où règne l’égoïsme étriqué des besoins. Nature civilisée, le Jardin est plutôt le lieu ouvert à la rencontre qui permet de retrouver cette « intersection » harmonieuse qui sourd sous l’affrontement du naturel débridé et de l’excès d’artifice. « Le Jardin d’Épicure transcende » les oppositions (Malgorzata Grygielewicz). En deçà ou au-delà des clivages binaires, il offre une vie pleinement humaine en accord avec une nature apprivoisée. C’est lui, le jardin comme forme de vie, qui est le véritable enseignement. Le Jardin est peut-être le grand héritage d’Épicure. À la fin de sa vie, le philosophe recommande à ses disciples « de s’appliquer, autant qu’il leur sera possible, à la réparation et à la conservation de l’école qui est dans le jardin » : « Je les charge d’obliger leurs héritiers à avoir autant de soin qu’eux-mêmes en auront eu pour la conservation du jardin et de tout ce qui en dépend, et d’en laisser pareillement la jouissance à tous les autres philosophes continuateurs de notre doctrine. » Belle métaphore pour notre biosphère à l’heure du réchauffement climatique !
Platon sous les oliviers
Platon ne boudait pas les jardins. S’il affirme par la bouche de Socrate que « la campagne et les arbres ne souhaitent rien [lui] apprendre, tandis que les hommes de la ville le font, eux », l’Académie qu’il fonde au nord d’Athènes s’implante pourtant dans le jardin d’un gymnase dédié au bien nommé héros Académos : aka, « doux, tranquille » et démos, « terre habitée, contrée ». Ce parc aurait été aménagé, d’après Plutarque, par Cimon : « Il entoura la place publique de belles allées de platanes ; de l’emplacement de l’Académie, qui était nu et aride, il en fit un beau parc, arrosé de plusieurs fontaines, planté de grandes allées pour la promenade, et de lices pour les courses. » Aristophane l’évoque : « Brillant et frais comme une fleur, tu passeras ton temps dans les gymnases, au lieu de débiter sur l’Agora des bavardages épineux. [...] Tu descendras à l’Académie où, sous les oliviers sacrés, tu prendras ta course, couronné de léger roseau, avec un ami de ton âge, fleurant le smilax, l’insouciance et le peuplier blanc qui perd ses chatons, jouissant de la saison printanière, quand le platane chuchote avec l’orme. » C’est là que Platon – critique sévère de la démocratie –, philosophe, plus que sur l’agora, repaire des sophistes qu’il déteste.
Dans l’espace où s’installe l’école platonicienne se trouvent des arbres, des statues et des autels, celui des Muses notamment. Le jardin est « dépourvu de vocation vivrière » (Platon reste un aristocrate). Son but est autre. Les arbres ne parlent pas mais ils fournissent un cadre plaisant pour la discussion philosophique. Le Phèdre raconte en sous-texte la recherche d’un lieu idéal pour discuter. Les protagonistes déambulent, sortent de la cité jusqu’à atteindre le platane et le gattilier en fleurs, sur les rives de l’Ilissós (de même dans Les Lois, « les amis sortent de la ville et se dirigent vers le jardin, pour, ensemble, atteindre la vérité » ). Socrate et Phèdre découvrent, hors de la cité, un havre paisible : « Le charmant asile ! Ce platane est d’une largeur et d’une hauteur étonnantes. Ce gattilier si élancé fournit une ombre délicieuse, et il est en pleine floraison, si bien que l’endroit en est tout embaumé ; et puis voici sous le platane une source fort agréable, si je m’en rapporte à mes pieds. [...] Remarque en outre comme la brise est ici douce et bonne à respirer ; elle accompagne de son chant d’été harmonieux le chœur des cigales ; mais ce qu’il y a de mieux, c’est ce gazon en pente douce qui est à point pour qu’on s’y couche et qu’on y appuie confortablement sa tête. » Des statues représentent les nymphes et le dieu du fleuve, Achéloos. Le lieu n’est pas enclos, mais il porte la trace légère de la présence humaine. Socrate lui-même doit résister à l’envie d’une petite sieste dans ce jardin ouvert : « Je vais m’étendre sur l’herbe. »
Un des enjeux abordés par les deux personnages au cours de leur discussion est la vertu respective de l’oral et de l’écrit. Et le jardin surgit comme métaphore. Socrate compare les adeptes de l’écriture aux amateurs de « jardins estivaux d’Adonis ». Les œuvres écrites sont comme ces petites jardinières fermées sur elles-mêmes, destinées au plaisir de la vue. Ce qu’on sème dans les « jardins de l’écriture », dans les livres comme dans les bacs ornementaux, produit quelques beautés, mais ces beautés sont stériles. Les plantes, dans les jardins d’Adonis, fleurissent à toute vitesse mais dépérissent aussi rapidement, et ne fructifient pas. « Ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture », qui produit des « êtres [...] figés dans une pose solennelle » dans « le silence », qui « se contentent de signifier toujours la même chose ». On pourrait en dire autant de la plate-bande purement esthétique. Celui qui veut vraiment enseigner, transmettre la vérité, doit passer par la parole, par la conversation vivante. « Il ne [...] sèmera pas, avec encre et roseau, dans des discours incapables de se défendre en parlant, et incapables aussi de manière suffisante d’enseigner la vérité. [...] Quand on a rencontré une âme bien disposée », il faut « y planter et [...] y semer [...] des discours aptes à se défendre eux-mêmes et à défendre aussi celui qui les sema ; discours qui, au lieu d’être sans fruits, porteront des semences capables de faire pousser d’autres discours en d’autres âmes, d’assurer pour toujours l’immortalité de ces semences, et de rendre heureux, autant que l’homme peut l’être, celui qui les détient. » Alors seulement le savoir est fertile. De même, le cultivateur qui « voudrait s’occuper avec sollicitude » plante les semences « en un terrain convenable » : pas dans de petits bacs étriqués mais dans un sol adapté. La bonne approche, d’un côté comme de l’autre, rejette la trop grande rigidité et fait place au mouvement : mouvement de la pensée orale, mouvement de la vie qui se déploie. Ce n’est pas tout à fait un hasard alors si le jardin – conçu non comme un spectacle esthétique qui ravit à distance le regard mais comme un espace où se promènent les hommes – est un des lieux privilégiés de la discussion philosophique.
Le jardin de l’Académie restera longtemps un lieu de connaissance. Des siècles plus tard, dans ses Épîtres, le poète latin Horace raconte : « La bonne Athènes ajouta un peu plus à mes connaissances, c’est-à-dire que je voulus distinguer la ligne droite de la courbe et rechercher le vrai parmi les bosquets d’Académus. » Le Lycée d’Aristote reprend à peu près le même modèle que l’école platonicienne : on y trouve un jardin, un autel consacré aux Muses et un péripatos, une allée plantée où déambulent le maître et ses disciples. Dans son testament, Théophraste écrira : « Je donne le jardin à ceux, parmi les amis dont la liste suit, qui s’engagent à y étudier et philosopher ensemble de manière permanente [...] sans qu’aucun d’entre eux les aliène ni ne se les approprie, mais comme si c’était un temple qu’ils possédaient en commun, en se comportant dans leurs relations mutuelles à la façon de parents et d’amis, comme il est convenable et juste qu’ils le fassent. » Les jardins, comme la sagesse, sont une affaire commune, universelle.
Un refuge pour Cicéron
Le monde latin aura lui aussi ses jardins de sagesse. Les Latins, plus que leurs prédécesseurs, se passionnent pour la nature et les travaux des champs, et Cicéron est sans doute le philosophe de l’époque chez qui s’exprime le mieux ce goût des jardins. « C’est de ces jardins que j’ai besoin, dira-t-il. Rien n’est trop cher pour satisfaire mon désir. » L’amour de Cicéron pour les lieux de plaisance est indéniable : « Mes jardins, je vous en parle et reparlerai sans cesse. J’y emploierai toutes mes ressources. » Riche membre de l’aristocratie, il possédait de nombreuses villas rurales, dont il fit soigneusement aménager les jardins. « Il confie l’agencement de sa propriété à des jardiniers et architectes grecs pour recréer chez lui l’atmosphère des jardins philosophiques et des gymnases grecs qu’il a encore pu connaître à Athènes et qui charment son cœur de disciple fervent », explique Angèle Foucher dans « Cicéron et la nature ». Le philosophe loue le travail de ses paysagistes : « Je fis des compliments au jardinier : il a tout revêtu de lierre, tant le soubassement de la villa que les espaces entre colonnes de la promenade si bien que finalement ces [statues] à palium semblent faire le jardinier et vendre du lierre. »
Dans sa villa de Tusculum tout particulièrement, Cicéron entreprend de « réaliser son rêve d’homme cultivé, amateur des choses de la Grèce et reconstituer pour lui et ses amis les fameux jardins des philosophes grecs qu’il a encore pu voir à Athènes. Il aura donc deux gymnases superposés sur les pentes de la colline, l’un : le Lycée, l’autre : l’Académie, et il veut peupler leurs allées et leurs parterres d’un monde de statues. [...] Il y mène la vie heureuse d’un grand seigneur doublé d’un lettré, sans chercher à tirer grand profit, semble-t-il, des jardins potagers et des vergers joints à la villa. [...] L’agitation de cette époque troublée le fait se retirer souvent maintenant dans sa campagne ; comme il le raconte lui-même, il y oublie les soucis politiques en philosophant avec de nombreux amis et en leur faisant de véritables conférences sous les platanes de ses jardins. » Les jardins sont, pour Cicéron, à la fois un lieu de refuge et de recueillement : un lieu d’oisiveté (otium) où, libéré des charges et des obligations quotidiennes, le philosophe peut pleinement s’adonner à la réflexion. À son ami Varron, il écrit dans une lettre : « Si tu as un jardin dans ta bibliothèque, il ne manquera rien. »
Moyen Âge et Renaissance
Le jardin philosophique connaît une éclipse avec le Moyen Âge : la pensée quitte les parcs arborés pour s’enfermer entre les murs étroits de l’université et de la scolastique. La Renaissance desserre cet étau et renoue avec le goût de la philosophie à l’air libre. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on redécouvre alors les textes de Platon et la pensée épicurienne. Le néoplatonicien Cristoforo Landino fait dialoguer Julien de Médicis et Leon Battista Alberti dans un cadre bucolique. Une petite compagnie raffinée d’amis se retrouve au bord d’une rivière, à l’ombre d’un arbre, pour échapper à la chaleur étouffante de la ville et converser. Ce locus amoenus (lieu idyllique) rappelle celui du Phèdre. Dans les jardins de la cité de Florence – les Oricellari chantés par le poète Pietro Crinito ou ceux de Careggi –, on croise la fine fleur de l’élite intellectuelle de l’époque : Machiavel, Pic de la Mirandole ou encore Marsile Ficin qui y organisent les réunions de l’Académie néoplatonicienne. À l’autre bout de l’Europe, le grand humaniste Érasme – qui connaît aussi bien les jardins d’Italie que ceux de Bâle – investit également le modèle de la conversation philosophique dans un jardin. Le dispositif est récurrent dans son œuvre. Dans Les Antibarbares, il écrit : « Mes amis, [...] pourquoi ne fonderions-nous pas ici une académie inspirée du modèle de Platon ? Qu’importe si nous n’avons pas de platane comme dans les jardins de Platon ou de Cicéron. [...] Je vous offre de vrais arbres , [...] un verger tout entier que vous pouvez voir, à gauche, près de notre maison, bordé de nobles chênes et de ruisseaux des plus limpides. Et si nous irriguions aussi cet endroit de nos discussions, pour qu’ainsi il ne s’assèche jamais ? Et sous ce grand poirier, presque au centre du jardin, on trouve des sièges très confortables. [...] Si, par le charme du lieu, un philosophe aussi important que Socrate put se laisser aller – comme dans le Phèdre – à s’étendre sur l’herbe et à converser près d’une petite source, pourquoi ne serions-nous pas tentés de nous asseoir ici, près de ces jardins dont Épicure lui-même pourrait faire l’éloge ? » Dans Le Banquet religieux, neuf convives accueillis dans une maison de campagne pour un « festin d’épicuriens, pour ne pas dire de sybarites », sont guidés par l’hôte, Eusèbe, dans quatre jardins. La promenade est l’occasion de riches discussions. « Loin d’être muette, la nature [a] mille voix et [elle en apprend] beaucoup à qui la contemple, à condition qu’elle tombe sur un auditeur attentif et docile. Que proclame-t-il donc, ce visage si amène de la nature au printemps, sinon que la sagesse de Dieu est égale à sa bonté ? Mais, dans cette retraite, combien de choses Socrate n’enseigne-t-il pas à son cher Phèdre et combien n’en apprend-il pas à son disciple. »
Diderot et le jardin sauvage
Le jardin perd progressivement son rang. Le nouveau lieu de la conversation philosophique s’impose bientôt, à l’intérieur : le salon. Mais le souvenir des grandes palabres jardinières demeure vif chez ceux qui se défient de l’atmosphère trop « civilisée », factice et frivole de ces réunions d’une haute société qui se pique de sagesse. Diderot notamment reprendra l’image du philosophe retiré dans le secret d’un jardin résolument sauvage. Dans La Promenade du sceptique, il imagine une conversation avec le philosophe Cléobule, l’un des Sept Sages de la Grèce antique, qui « a vu le monde et s’en est dégoûté » : « Il s’est réfugié de bonne heure dans une petite terre qui lui reste des débris d’une fortune assez considérable ; c’est là qu’il est sage et qu’il vit heureux. » Son abri n’est « ni bois, ni prairie, ni jardin », mais « un assemblage de tout cela » : « un vestibule, orné des bustes de Socrate, de Platon, d’Atticus, de Cicéron », un « enclos ». « Cléobule a préféré un désordre toujours nouveau à la symétrie qu’on sait en un moment ; il a voulu que la nature se montrât partout dans son parc ; et, en effet, l’art ne s’y aperçoit que quand il est un jeu de la nature. » Solitaire, le Cléobule imaginaire reçoit semble-t-il volontiers. Il discute avec son visiteur : « En moins de deux heures que nous passâmes à nous promener de l’allée des épines dans celle des marronniers, et de l’allée des marronniers dans son parterre, il épuisa l’extravagance des religions, l’incertitude des systèmes de la philosophie et la vanité des plaisirs du monde. [...] Une fleur lui rappelait ici une pensée légère ou un sentiment délicat. Là c’était au pied d’un vieux chêne, ou dans le fond d’une grotte, qu’il retrouvait un raisonnement nerveux et solide, une idée forte, quelque réflexion profonde. [...] Redescendu dans le fond d’une vallée, il considérait les misères attachées à la condition des hommes. [...] Je compris que Cléobule s’était fait une sorte de philosophie locale ; que toute sa campagne était animée et parlante pour lui ; que chaque objet lui fournissait des pensées d’un genre particulier, et que les ouvrages de la nature étaient à ses yeux un livre allégorique où il lisait mille vérités qui échappaient au reste des hommes. » Sa pensée « sceptique » est souple, vagabonde, accueillante, comme le jardin grec qui, de métamorphose en métamorphose, ouvre un écart indéfini et incertain, un pas de côté qui permet aussi bien de s’éloigner de la cité humaine que de revenir vers elle avec un œil neuf.
LE PLATANE
Par son ombrage généreux, le platane est particulièrement bienvenu dans les contrées méditerranéennes... et dans le cœur de certains auteurs.
Associé par les Grecs à la déesse Gaïa, ce végétal majestueux à l’écorce claire et marbrée était, dit Pline l’Ancien, la « merveille » du palais de Denys à Syracuse. On le trouvait également à Athènes aux abords de l’Académie de Platon. Ses grandes feuilles plates, qui retiennent « le plus longtemps et avec le plus d’éclat les adorables couleurs du soleil mourant », écrit Léon Bloy, dessinent un lieu de douceur et de fraîcheur où il fait bon se retrouver pour discuter. Nous avons perdu un peu de cette admiration et regardons à peine les spécimens croisés au détour d’une promenade. Stendhal le déplore : « Ce que je reprocherais au cours de la Fidélité, c’est la manière barbare dont l’autorité fait tailler et tondre jusqu’au vif ces vigoureux platanes [...] : au lieu de ressembler par leurs têtes basses, rondes et aplaties, à la plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que d’avoir ces formes magnifiques qu’on leur voit en Angleterre. » Certains garderont pourtant un amour profond pour cet arbre autrefois respecté. Maurice Barrès raconte, dans Les Déracinés (1897), l’enthousiasme d’Hippolyte Taine lorsqu’il présente son arbre adoré à un jeune homme : « Combien je l’aime, cet arbre ! Voyez le grain serré de son tronc, ses nœuds vigoureux ! Je ne me lasse pas de l’admirer et de le comprendre. Pendant les mois que je passe à Paris, puisqu’il me faut un but de promenade, c’est lui que j’ai adopté. Par tous les temps, chaque jour, je le visite. Il sera l’ami et le conseiller de mes dernières années. [...] Sentez-vous sa biographie ? Je la distingue dans son ensemble puissant et dans chacun de ses détails qui s’engendrent. Cet arbre est l’image expressive d’une belle existence. Il ignore l’immobilité. Sa jeune force créatrice dès le début lui fixait sa destinée, et sans cesse elle se meut en lui. Puis-je dire que c’est sa force propre ? Non pas ; c’est l’éternelle unité, l’éternelle énigme qui se manifeste dans chaque forme. Ce fut d’abord sous le sol, dans la douce humidité, dans la nuit souterraine, que le germe devint digne de la lumière. Et la lumière alors a permis que la frêle tige se développât, se fortifiât d’états en états. Il n’était pas besoin qu’un maître du dehors intervînt . [...] Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l’acceptation des nécessités de la vie. » Pas étonnant que le platane soit, par excellence, l’arbre des philosophes. Il a, comme le dit Paul Valéry, la « candeur » de l’enfant qui s’émerveille du monde.