Dossier / “Peut-on devenir meilleur ? Et si oui, comment ?”

À l’épreuve du mieux : témoignages

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À l’épreuve du mieux : témoignages

Youcef. © Etienne Maury / collectif item pour PM

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Cet article est issu du numéro 181 de Philosophie magazine, en kiosque le 11 juillet 2024.

Nos cinq témoins ont connu le pire avant de se réinventer. Un « travail du négatif » qu’explore avec eux la philosophe Fabienne Brugère.

 

Comment trouver du bon dans ce qu’il y a de pire ? Quand on traverse une épreuve qui nous malmène, détruisant nos certitudes et faisant vaciller notre monde, chercher « du positif » peut sembler impossible. Loin d’être une espèce de ressort miraculeux, le travail du négatif prend du temps et résulte souvent d’une sorte de bricolage au long cours. On recolle des bouts, on coupe ce qui dépasse, on colmate des brèches et, un jour, on se rend compte que quelque chose en nous s’est transformé : on a réussi à dépasser le traumatisme et à convertir le mal qui nous avait abîmés. Bref, on a progressé.

C’est ainsi que nos témoins ont bricolé leur trajectoire de vie. Youcef, passé par la prison, a fini par ouvrir un restaurant, tandis que Véronique, qui a vécu dans la rue, s’est tournée vers les « gilets jaunes » pour politiser sa misère. Antoine a surmonté la rupture, et Antonella a dépassé sa désillusion professionnelle. De son côté, Alexandre a réussi, par l’écoute et la discussion, à mieux comprendre le mouvement féministe et la colère des femmes. Tous, à leur manière, ont réussi à intégrer la souffrance et la violence à un processus véritablement positif, c’est-à-dire créateur et tourné vers le meilleur.

« La banalité du mal peut avoir une fin, une ouverture vers le bien, le mieux-être », suggère la philosophe Fabienne Brugère, dans son dernier essai, Désaimer. Manuel d’un retour à la vie (Flammarion, 2024), consacré à la question de la rupture amoureuse et à son corollaire : le désamour. Elle y montre qu’une fois qu’un amour s’achève, on peut apprendre à aimer mieux. Mais elle ne promeut jamais un optimisme béat. Car banal ou pas, le mal existe. Et pour le surmonter, la présence d’autrui est parfois nécessaire. Fabienne Brugère a travaillé sur L’Éthique du « care » (Que sais-je ?, PUF ; dernière édition, 2021), qui souligne la nécessité politique et sociale de prendre soin des plus vulnérables. Elle a aussi exploré le potentiel émancipateur du féminisme dans On ne naît pas femme, on le devient (Stock, 2019) et s’appuie sur nos témoignages pour montrer que c’est parfois au sein du collectif, que l’on peut exhumer du positif, en partageant sa colère et sa peine, et en se souciant d’autrui. Les impasses, les déceptions et les épreuves poussent parfois à se réinventer et à bricoler pour explorer de nouveaux horizons. Cela ne rend pas parfait mais permet de se sentir mieux avec soi-même et avec les autres… Ce qui est déjà bien !


“Sans Aline, je serais mort ou encore en prison” / Youcef, 43 ans, restaurateur

« J’ai eu un début de vie catastrophique, j’ai été placé en foyer quand j’avais 8 ans. Quand j’en suis sorti à 18 ans, je n’avais pas d’horizon. Je suis donc tombé dans la délinquance, et j’ai fait de la prison à plusieurs reprises. La prison, c’est l’école du crime. Un homme y entre pour un vol d’autoradio, il en sort en sachant braquer une banque ! Un jour, alors que j’étais en cavale, j’ai revu mon premier amour, Aline, que je connaissais depuis que j’avais 20 ans, et nous sommes retombés amoureux. Je suis retourné en prison peu de temps après et je lui ai envoyé une lettre pour lui demander de m’oublier et de refaire sa vie. Elle est venue me voir au parloir pour m’engueuler et me dire qu’elle allait rester avec moi. Elle m’a aussi demandé de choisir entre elle et les bêtises… et c’est elle que j’ai choisie. Elle a tout fait pour moi : sans elle, je serais mort ou encore en prison. Ma mère m’avait dit : “C’est la femme qu’il te faut !” Depuis, Aline est mon épouse, et nous avons quatre enfants. On se marie pour le meilleur et pour le pire. On aurait pu croire qu’avec moi, elle allait avoir le pire. Et finalement, nous avons des enfants, un commerce, des projets. Nous avons ouvert Le Relais des Écrins, un hôtel-restaurant qui marche très bien dans un petit village, à 1 500 mètres d’altitude, dans l’Isère, avec vue sur les montagnes. C’est peut-être cela “réussir sa vie” ? Si je devais revenir en arrière, je ne changerais rien, car ce sont autant mes erreurs que mes bonnes actions qui m’ont amené à emprunter cette trajectoire. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression d’avoir changé mais d’avoir trouvé une stabilité, grâce à la persévérance. Je suis aussi quelqu’un de très sociable, j’aime m’ouvrir aux autres et apprendre d’eux. Le foyer des Apprentis d’Auteuil, par lequel je suis passé, m’a récemment contacté pour me demander de raconter mon parcours. Je veux donner de l’espoir à ces jeunes : leur montrer que peu importe d’où l’on vient, on peut s’en sortir. »

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