Le tour du monde des jardins sacrés

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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.

Pour comprendre ce qui fait d’un sacré jardin un jardin sacré, un tour du monde s’impose.

« Le jardin est inséparable du sacré », affirme la philosophe Catherine Chomarat-Ruiz. La clôture de l’espace est une ouverture à quelque chose de supérieur. Les murs du jardin limitent le terrestre mais préservent « la dimension du ciel illimitée ». Le jardin est, peut-être, le premier temple : le mot dérive de l’indo-européen ghorto, « enclos », et ressemble ainsi au templum, l’espace délimité et consacré. « Le seul vrai temple est un jardin », dira le jésuite Jean Daniélou. Le jardin est souvent un lieu de conversion, comme pour Augustin. Affairé au jardin, l’homme imite, à sa modeste échelle, le Créateur dont il y lit la trace, comme l’ajoute Pierre Grimal : « Lorsqu’il crée un jardin, l’homme est un démiurge. Il ordonne à son gré l’ombre et la lumière, le soleil et le vent. Il fait croître ici ou là un arbre venu de loin, ailleurs, une fleur inconnue. Il modifie la forme et la couleur des plantes, invente des variétés et des fruits nouveaux. »

Le jardin de paradis

Est-ce un hasard si le mot persan désignant le jardin, pairidaeza , a donné le mot « paradis » ? Le paradis est presque toujours représenté comme un jardin, au point qu’Émile Cioran lancera : « Le Paradis, n’est-ce pas un appendice de la botanique ? » Il y a le paradis des origines, avant la chute, l’Éden. Certains y verront une réalité moins corporelle que spirituelle et symbolique : le Christ est l’arbre et la fontaine, l’Église est le jardin. Quoi qu’il en soit, le jardin « est toujours le lieu d’une évasion vers l’Arcadie antique ou le paradis des premiers hommes », affirme l’historien Jurgis Baltrušaitis. Mais il est en même temps l’image de la terre promise, du paradis à venir. Le Coran décrit ce paradis comme « un Jardin [jana] de Délice », « de Félicité », « plein de frondaisons », où « couleront des ruisseaux », « un jardin sublime dont les fruits à cueillir seront à portée de la main ». L’Avesta du prophète Zoroastre, des siècles plus tôt, annonce déjà que les élus seront accueillis dans un jardin paradisiaque de senteurs délicieuses et de lumière éternelle. Paradis perdu, paradis à venir, Giorgio Agamben a bien identifié cette polarité qui structure nos imaginaires dans Le Royaume et le Jardin (Rivages, 2020).

Le jardin persan

Si le paradis est un jardin divin, nos jardins humains peuvent en être comme la préfiguration. Ils doivent rassembler toute la magnificence de la création : il s’agit de faire tenir, dans un espace enclos, tout le cosmos. Le jardin doit être une « image du monde », naqsh-e djahân. C’est ce principe qui régit le modèle, multimillénaire, du jardin persan, le tchaharbagh (« les quatre jardins »). En partant du point central (un kiosque, un pavillon royal, une source, etc.), quatre canaux dessinent quatre espaces. C’est ainsi que l’on se représente l’univers. Michel Foucault rappelle cette signification « profonde » : « Le jardin traditionnel des Persans était un espace sacré qui devait réunir à l’intérieur de son rectangle quatre parties représentant les quatre parties du monde, avec un espace plus sacré encore que les autres qui était comme l’ombilic, le nombril du monde en son milieu (c’est là qu’étaient la vasque et le jet d’eau) ; et toute la végétation du jardin devait se répartir dans cet espace, dans cette sorte de microcosme » figurant le macrocosme.

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