Débat

Le retour de la guerre... ou pas. Dialogue entre le général François Lecointre et Frédéric Gros

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Le retour de la guerre... ou pas. Dialogue entre le général François Lecointre et Frédéric Gros

Le général François Lecointre et le philosophe Frédéric Gros. © Joanna Tarlet Gauteur/ Signatures pour PM

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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.

On l’espérait disparue, mais la guerre ne nous avait jamais quittés. Aussi présente, comme disait Hobbes, que la possibilité de la pluie en temps d’orage. Entretien entre le général François Lecointre et le philosophe Frédéric Gros.

François Lecointre — En préalable, il faudrait définir exactement ce que c’est que la guerre, et ce n’est pas si évident. J’ai titré mon livre « Entre guerres » [Gallimard, 2024] car ma génération de soldats a été celle d’une armée sans guerre, mais qui a passé son temps à combattre : une armée qui n’a cessé d’être impliquée dans des conflits, engagée dans des guerres civiles parfois d’ailleurs alimentées, manipulées par des clans qui s’y affrontaient par procuration. Nous, soldats, avons eu le sentiment que la guerre n’a jamais cessé. Il en va autrement de la société civile, qui a fait, avec le conflit en Ukraine, la redécouverte brutale et effrayante de la guerre. Les gens ont pris conscience de ce que ce phénomène, qu’on avait voulu oublier, était toujours bien réel. S’est reposée la question de l’ennemi. Depuis la fin de la guerre froide, nos sociétés vivaient dans une sorte de confort dont elles se convainquaient qu’il serait définitif. Les choses ont commencé à changer avec le terrorisme. Dès lors, les gens ont commencé à comprendre qu’ils pouvaient être agressés sur leur sol par des individus qui en voulaient à leur mode de vie, à leur civilisation. Là s’imposait la figure d’un ennemi. C’est à ce moment, d’ailleurs, que s’est arrêtée la dégradation continue des ressources consacrées aux armées, à la défense, à l’outil militaire qui s’observait en France depuis la fin de la guerre froide. En résumé, je suis frappé non pas que la guerre « revienne », mais que beaucoup de mes concitoyens se soient imaginé qu’elle était devenue comme obsolète, en dépit d’une réalité presque délibérément ignorée – la poursuite de la guerre. Je suis surpris de mesurer à quel point on est prompt à oublier que la guerre continue partout dans le monde. Je crois d’ailleurs qu’il en ira de même lorsque la guerre en Ukraine sera finie, quelle qu’en soit l’issue : nous remettrons rapidement la tête dans le sable, dans une forme de lâche soulagement. Nous Français, nous Européens avons vécu dans une bulle. Nous avons eu tendance à oublier que la guerre est un phénomène humain durable, enraciné dans les passions humaines et le conflit des intérêts. Les Américains ne l’ont, je crois, jamais oublié. Les Européens sont devenus très frileux en matière d’engagement militaire : ils l’envisageaient principalement sous la forme d’intervention de police internationale ou de mission humanitaire – c’est-à-dire dans des cadres qui ne sont pas de la guerre, même si cela implique des combats. Les Américains en revanche ont continué à considérer que le recours à la force militaire était quelque chose de légitime pour défendre des intérêts nationaux, et ils n’ont jamais désarmé.

Frédéric Gros —L’expression « retour de la guerre », qui était dans tous les médias au moment de l’attaque russe en Ukraine, est très parlante... et très maladroite. Maladroite en ceci qu’elle pourrait laisser croire que ce retour suit une longue période de paix – les quelques décennies qui nous séparent de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il est clair que la guerre n’a pas disparu dans cet intervalle, même si elle a pris des formes nouvelles : la guerre froide, sans affrontement direct entre les États-Unis et l’URSS refrénés par la menace d’un anéantissement nucléaire, contraints de se livrer des guerres par procuration, en Corée, au Vietnam ; la guerre globale contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001 ; les interventions au nom de l’humanité, de l’ordre mondial, de la sécurité. La guerre a changé de forme. De nouvelles formes de guerre sont apparues. Mais la réalité de violences collectives majeures n’a pas disparu, même au sein de l’Europe, avec l’éclatement de la Yougoslavie qui a donné lieu à des conflits sanglants. Je souscris donc à ce que vous disiez : la guerre ne s’est jamais arrêtée, au point qu’elle ne peut manquer de nous paraître consubstantielle à l’histoire même de l’humanité. Si la formule de « retour de la guerre » est maladroite, elle me semble cependant très parlante, en deux sens. D’abord, ce qui revient, ce n’est pas la guerre mais la possibilité de la guerre à nos portes, et le fait de devoir entretenir l’idée d’une normalité de cette possibilité. Nous vivons dans un monde marqué par l’hostilité, la présence d’ennemis. La possibilité de la guerre ne s’est pas évanouie avec la construction européenne. Il y a une très belle image chez Hobbes : la guerre est toujours présente, mais il faut la penser comme la possibilité de la pluie en temps d’orage. Il écrit d’ailleurs dans Léviathan : « La guerre ne consiste pas seulement dans la bataille ou dans l’acte de combattre, mais dans cet espace de temps pendant lequel la volonté d’en découdre par un combat est suffisamment connue ; et donc, la notion de temps doit être prise en compte dans la nature de la guerre, comme c’est le cas dans la nature du temps qu’il fait. Car, de même que la nature du mauvais temps ne consiste pas en une ou deux averses, mais en une tendance au mauvais temps, qui s’étale sur plusieurs jours, de même, en ce qui concerne la nature de la guerre, celle-ci ne consiste pas en une bataille effective, mais en la disposition reconnue au combat, pendant tout le temps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire. Tout autre temps est la paix. » Le mauvais temps n’implique pas la pluie, mais la possibilité de la pluie s’y trouve inscrite. La possibilité de la guerre, en ce sens, est devenue ou redevenue réelle. Deuxièmement, ce qui revient, c’est une certaine forme de la guerre, à savoir la forme territoriale et binaire, duelle, interétatique. C’est ce qui s’est passé avec l’agression russe en Ukraine, même si, pour des raisons de politique intérieure, le président russe a hésité pendant longtemps à parler de guerre (c’était même interdit), et préférait l’expression« opération militaire spéciale ». Ce modèle séculaire revient en Europe : deux États souverains qui s’affrontent sur une ligne de front, avec des armées constituées s’appuyant notamment sur l’armée de terre et l’artillerie. À nouveau, nous avons des tranchées et des champs de bataille. Nous donnons des noms de villes à des batailles. Ce schéma-là s’était estompé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec la multiplication des confrontations indirectes, des guerres irrégulières, des guérillas, etc.

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