Histoire
Le mystérieux effondrement de l’île de Pâques
Ciel étoilé sur les “moaï” de l’île de Pâques. © Novapix/Bridgeman Images
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.
Petite par la taille, grande par son mystère, la civilisation de l’île de Pâques est au cœur de la pensée du collapse et constitue l’un des terrains archéologiques privilégiés des recherches pour les penseurs de l’effondrement. L’ouvrage iconique de Jared Diamond, Effondrement (2005), accorde notamment une place importante à la disparition de la société pascuane.
Mais d’où venaient les premiers habitants de l’île de Pâques ? Les analyses génétiques et linguistiques ont établi l’origine austronésienne des Pascuans : des Polynésiens ont certainement navigué à bord de leur vakas depuis les îles Marquises ou l’archipel des Tuamotu jusqu’à atteindre Pâques, en passant par Pitcairn. Une reconstitution grandeur nature du périple, effectuée en 1999, a montré la faisabilité du voyage (en dix-sept jours). La date de leur arrivée est, elle, plus difficile à déterminer : vers 400 pour les estimations hautes, vers 1200 pour les plus basses. Selon la tradition orale, les premiers Pascuans furent guidés par un chef appelé Hau Maka ou Hotu-Matu’a. Débarqués sur l’île, ils fondèrent une société baptisée matamua (qui signifie « ceux d’autrefois »). À l’origine, la matamua est organisée autour du culte des ancêtres et de l’érection de centaines de moaï – ces grandes statues emblématiques de la société pascuane, en général installées sur des ahu, des plateformes de pierre. Au cours du XVIIe siècle, peu avant l’extinction de la civilisation insulaire, le culte des ancêtres cédera petit à petit la place à d’autres pratiques cérémonielles liées à Make-make, le dieu créateur, et à Tangata manu, l’homme-oiseau, et l’édification des moaï cessera.
Les premiers témoignages européens
En 1722, l’île est abordée pour la première fois par les Européens. Outre les fameuses statues (l’île en compte 900), le navigateur Jacob Roggeveen décrit une île dépourvue de grands arbres. Il estime la population à deux ou trois mille habitants. Un demi-siècle plus tard, James Cook visite à son tour l’île. Son botaniste décrit une « terre pauvre ». Il note lui aussi l’absence d’arbres. En 1786, c’est au tour du Français La Pérouse de faire son rapport. Il évoque les « arbres que ces habitants ont eu l’imprudence de couper dans des temps sans doute très reculés », et ajoute : « Les habitants de cette île ont bien moins à se plaindre des éruptions de leurs volcans, éteints depuis longtemps, que de leur propre imprudence. » Dans ses notes, il décrit qu’un dixième de l’île est cultivé pour une population évaluée à 2 000 âmes.
L’hypothèse infectieuse
Les premiers navires de chasseurs d’esclaves en provenance du Pérou approchent Pâques entre 1805 et 1808. En 1862, ce sont 1 500 locaux qui sont déportés. Une douzaine de captifs survivants rejoindront finalement l’île, apportant avec eux une nouvelle épidémie de variole (une première vague est rapportée en 1836). D’autres maladies (syphilis, tuberculose...) ont certainement aussi contribué à décimer la population. Selon Alfred Métraux, la population passe de 2 500 personnes au début du XIXe siècle à seulement 111 en 1877. Pour l’anthropologue anglais Benny Peiser, c’est le facteur infectieux qui est la source principale de la disparition de la société pascuane. Il en parle comme d’un « génocide » comparable à celui des tribus amérindiennes de la région des Grands Lacs, que la variole apportée par les Français et les Anglais a décimées.