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“La vie a-t-elle une valeur ?” Lisez un extrait exclusif du dernier livre de Francis Wolff
© Philosophie magazine Éditeur
La vie a-t-elle une valeur ?, de Francis Wolff, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur ! À rebours de la conscience écologiste dominante, qui se propose généreusement et inclusivement de sanctifier « le vivant » – mais qui place ainsi tous les vivants sur le même plan –, Francis Wolff ose dans son nouvel ouvrage suggérer un changement radical d’éthique environnementale : ce n’est pas la vie qui a une valeur absolue, c’est chaque vie humaine. Pas le vivant, mais les êtres humains.
Nous vous en présentons ci-dessous un extrait. L’ouvrage est disponible en librairie dès vendredi 7 mars, ou ici à la commande. Bonne lecture !
Quelle éthique vis-à-vis des êtres vivants ?
« Un des grands avantages de la notion de vivant est son ambiguïté. Elle permet d’unir sous une même bannière des préoccupations incommensurables et hétérogènes. D’un côté : la réalité des périls écologiques à l’échelle globale, en particulier le changement climatique et la “crise de la biodiversité” : ils dégradent l’équilibre de la biosphère, accroissent les inégalités planétaires et régionales, bouleversent d’ores et déjà l’existence de populations entières et menacent à moyen terme la survie de l’humanité. D’un autre côté : la montée dans les pays occidentaux d’une nouvelle sensibilité à la souffrance animale. Le “vivant” permet de réunir les deux inquiétudes sous un même slogan mobilisateur : “Il faut cesser de maltraiter le vivant – ce vivant dont l’Homme s’est voulu maître et possesseur.” L’idée sous-jacente à cet impératif est bien que l’anthropocentrisme (voire plus généralement l’humanisme) est l’idéologie fatale avec laquelle il faudrait rompre avant qu’il ne soit trop tard, avant que l’entreprise d’asservissement des animaux et de destruction de la planète achève son œuvre criminelle.
Pourtant, tout n’est pas si simple. D’une part parce que la coalition des animalistes et des solastalgiques est construite sur un malentendu et masque des conflits inévitables. D’autre part parce que l’anthropocentrisme, loin d’être une donnée du problème, est, dans les deux cas, la seule solution raisonnable. »
Le conflit des éthiques du vivant
« “Le vivant” est une expression commode dont l’indétermination est favorisée par son déterminant. Quand on dit “le vivant”, parle-t-on des êtres vivants, et donc des individus (notamment les animaux), ou parle-t-on du vivant en général, donc de la biosphère ? Le terme permet de faire le pont entre deux types d’éthiques aux principes opposés et aux conséquences contradictoires : les éthiques animales et les éthiques environnementales. “L’éthique animale” est l’appellation curieuse et paradoxale donnée aujourd’hui à la réflexion sur la conduite à tenir vis-à-vis des bêtes (que certains préfèrent nommer les “animaux non humains”) – une interrogation aussi ancienne que la philosophie elle-même. “L’éthique environnementale”, quant à elle, est une réflexion typiquement contemporaine née de la prise de conscience des crises écologiques. Ces éthiques sont également nécessaires et justes mais elles sont inconciliables. Le concept de “vivant” permet de mettre la poussière de leurs conflits sous le tapis.
Toute “éthique animale” est centrée sur les individus. Sa question centrale est : comment améliorer, voire changer radicalement le sort, le bien-être, la vie, la mort, de (certains) animaux (lesquels) ? En général, elle s’appuie sur l’idée que la souffrance des animaux est un mal absolu : il faut donc annihiler ou réduire la souffrance des animaux capables de souffrir. L’éthique environnementale est centrée sur les ensembles de vivants quels qu’ils soient (elle est “holistique”) : elle s’inquiète des rapports des espèces entre elles et à leur milieu, quel que soit le niveau de complexité de ces espèces (micro-organismes, champignons, plantes, animaux) et quel que soit ce milieu, l’eau, l’air, la terre, le sous-sol. Sa question centrale est : comment lutter contre la dégradation accélérée de l’environnement, maintenir l’équilibre et la richesse des écosystèmes, voire de la biosphère ? De ce point de vue, ni la souffrance ni la mort ne sont des maux à proprement parler : la sensibilité à la douleur de certaines espèces animales complexes, dotées d’un système nerveux central, est considérée comme un avantage adaptatif et non un mal en soi. Une vie individuelle sans douleur est beaucoup plus fragile et précaire. Quant à la vie et à la mort des organismes individuels, elles sont tenues pour des conditions de l’équilibre des écosystèmes, notamment à travers les réseaux trophiques et les modes de transmission génétique. Une vie sans mort empêcherait le développement de la vie. Voilà pour les principes opposés des deux éthiques. »
Francis Wolff, La vie a-t-elle une valeur ?, extrait du chapitre 2, p. 71
L’ouvrage est disponible ici. Francis Wolff sera également en conférence-dédidace pour le lancement du livre mardi 25 mars à 17h, à Paris, dans le cadre des Mardis de la philo, dont Philosophie magazine est partenaire. Entrée libre sur inscription ici.