Les grandes voix
La vie a-t-elle vraiment une valeur ? L’essai de Francis Wolff
© Holly Lynton
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Cet article est issu du numéro 175 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 novembre 2023.
Dans les divers courants de la pensée écologique, il est de moins et moins question de protéger la nature que de se soucier de la « vie » ou du « vivant ». Cependant, ces concepts ont-ils en eux-mêmes une valeur ? Ce n’est pas l’avis du philosophe Francis Wolff. Il défend ici l’idée que seule l’humanité, présente et à venir, a une valeur absolue.
Au « nous, les damnés de la terre » des mobilisations ouvrières, au « nous, les Français » des exhortations nationalistes, au « nous, les humains » de la tradition humaniste, il faut aujourd’hui ajouter le « nous, les vivants » de la conscience écologiste. De nombreux travaux anthropologiques ou philosophiques témoignent du recours croissant à ce nouveau « nous ». Il ne s’agit pas seulement de souligner la communauté de destin qui lie les humains aux autres habitants de cette planète. Sans les producteurs primaires que sont essentiellement les végétaux chlorophylliens, il n’y aurait ni consommateurs primaires (les herbivores), ni consommateurs secondaires (les carnivores), ni, par conséquent, d’êtres humains : la solidarité des éléments de la chaîne alimentaire est le B.A.BA de la biologie. Mais le « nous, les vivants » va au-delà de ce constat. Comme tous les autres « nous », il est une injonction morale. Pour le défenseur du vivant, il signifie en gros ceci (je résume) :
« Il faut rompre avec la vision traditionnelle selon laquelle l’homme est le seul être à avoir une valeur “intrinsèque” et pour laquelle les autres êtres vivants n’auraient qu’une valeur “instrumentale” – autrement dit, ne seraient que des moyens pour l’homme de satisfaire ses besoins, ses caprices, voire sa volonté de puissance. Car cette représentation de la nature – celle des “religions monothéistes”, de la “tradition philosophique rationaliste occidentale”, de Descartes en particulier, de l’“Occident” en général – nous a menés au bord du gouffre. Il faut accepter de n’être qu’une espèce vivante parmi d’autres ; substituer à un anthropocentrisme * [les mots suivis d'un astérisque sont à retrouver dans note lexique en fin d'article] délétère un biocentrisme * salutaire, et faire du “vivant” en général, et non de la seule vie humaine, la valeur absolue. »
Je ne me prononcerai pas ici sur la validité du diagnostic historique, ni sur l’efficacité de l’injonction. Je me bornerai à la question philosophique : la vie, ou les vivants, ont-ils par eux-mêmes une valeur absolue ? Ou la personne humaine aurait-elle seule ce privilège moral ?
La vie n’a rien de vivant
Qu’est-ce que la vie ? La vie elle-même n’a rien de vivant. C’est un processus aveugle qui ne tend qu’à se reproduire infiniment au détriment des êtres qu’il traverse, cellules, individus, organismes, plantes, animaux, espèces, etc. La meilleure image de la vie, de la vie comme telle, de sa dynamique indéfinie et absurde, c’est la lutte des espèces végétales dans la forêt équatoriale pour la conquête de la lumière, ou, plus inquiétante encore, la prolifération cellulaire nommée cancer. Définie en ces termes, la vie n’est évidemment pas une valeur. Elle est moralement neutre – y compris par rapport aux vivants, qu’elle fait tantôt être et tantôt disparaître, sans autre considération que de se perpétuer elle-même.