Cinéma
“La Vénus électrique” : Marivaux à Montmartre
Pio Marmaï dans “La Vénus électrique”, de Pierre Salvadori. © Guy Ferrandis
Dans son film La Vénus électrique, Pierre Salvadori met en scène un veuf qui fait appel à une voyante pour convoquer le fantôme de sa femme décédée. Un ingénieux marivaudage sur l’amour, le manque et le désir renaissant.
Antoine Balestro est inconsolable. Peintre en vogue dans le Montmartre des années 1920, il pleure sa femme Irène, morte dans un accident. Au bord du suicide, il consulte une voyante, dans l’espoir de communiquer avec son épouse depuis l’au-delà. Une fois arrivé dans la roulotte du cirque où il croit la trouver, ivre mort, c’est la méprise : alors qu’il pense s’adresser à la médium Claudia, c’est en réalité Suzanne, star de l’attraction « Venus Electrificata », qu’il supplie de l’aider. Tentée par l’appât du gain, elle se plie à l’exercice, qu’elle réitèrera de plus en plus régulièrement, encouragée par l’ami galeriste d’Antoine qui y verra l’occasion de gagner quelques billets...
Le nouveau film de Pierre Salvadori (Hors de prix, En liberté) est une comédie délicieuse sur les faux-semblants de l’amour, avec, en toile de fond, une réflexion plus grave sur la difficulté de faire son deuil. Le scénario, qui tricote des malentendus drolatiques et des duperies ingénieuses, évoque deux pièces de Marivaux : La Seconde Surprise de l’amour, dans laquelle une veuve qui se dit inconsolable retrouve le goût de la romance ; et Les Fausses Confidences, où un homme se fait embaucher comme intendant pour séduire la femme qu’il aime. Dans La Vénus électrique, les genres sont inversés mais les faux-semblants sont partout, la tension dramatique consistant à accumuler les mensonges pour mieux faire éclater la vérité à la fin.
Désillusion
Lors des séances de spiritisme, Suzanne enfile des lentilles qui brouillent sa vision et donnent à sa pupille une teinte couleur de nuages, qui la transforme en pythie psychédélique. Le tour est habile. Il est d’autant plus redoutable que, dans un élan intrépide, la vraie-fausse voyante chipe les carnets intimes de la défunte, lui inspirant des histoires propres à duper son client. Ce dernier n’enquête pas bien longtemps, trop heureux de retrouver, à travers la voix et les gestes de Suzanne, l’âme d’Irène.
“Les rapports modernes se situent toujours au bord de la désillusion”
Suzanne ment, Antoine s’illusionne. Serait-ce cela, l’essence de l’amour ? Tout couple est-il composé d’un menteur et d’un crédule ? Dans Pourquoi l’amour fait mal, la sociologue Eva Illouz montre comment la modernité a « codifié » l’amour romantique, à travers le concours croissant de l’imagination. Cette faculté de l’esprit, loin d’être une émanation spontanée du cœur, répond à des normes sociales qui déterminent la forme des sentiments et les discours qui les habillent :
“L’exercice régulé, institutionnalisé et marchandisé de l’imagination est une dimension centrale de la société bourgeoise et consumériste moderne, institutionnalisation qui a provoqué une multiplication des désirs chez le sujet postmoderne. Plus encore : elle a transformé la nature même du désir, notamment amoureux”
Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, 2012
L’imagination nourrit une idéalisation de l’autre. En amour, les attentes sont démesurées et, le temps avançant, ne peuvent mener qu’à une issue : la déception. « Les rapports modernes se situent toujours au bord de la désillusion, poursuit Eva Illouz. Cela va plus loin : ce n’est pas seulement la désillusion, mais l’anticipation de la désillusion qui est un trait moderne de l’amour. » Les comédies romantiques en général, et La Vénus électrique en particulier, incorporent toutefois ce moment de désillusion pour mieux réhabiliter la croyance en un amour véritable. C’est précisément parce que la vérité aura éclaté qu’un amour honnête – et durable, car déjà éprouvé – pourra fleurir entre les protagonistes.
Le pouvoir de la parole
Comme souvent avec le marivaudage, le menteur ou la menteuse finit par être pris(e) à son propre jeu. Pendant toute une partie du film, Suzanne ne semble même pas se rendre compte qu’Antoine est beau, riche, tendre et talentueux. Et puis... à la suite d’une conversation avec une amie, un premier déclic : « Il est beau. » Et puis un second, plus intense, lorsqu’elle lit un passage érotique dans les carnets d’Irène. Elle découvre alors qu’Antoine a la peau au goût de chocolat, et que derrière son ivrognerie repoussante se cache un amant hautement désirable. Et elle ouvre, littéralement, les yeux.
“Le langage, en amour plus que dans tout autre domaine, a la capacité de bouleverser le réel”
Le désir de Suzanne naît du désir d’Irène pour le même homme. En particulier, ce sont les mots d’Irène qui éveillent cet amour érotique. Le langage, en amour plus que dans tout autre domaine, a cette capacité de bouleverser le réel. Il est performatif, au sens où bien qu’immatériel, il a des effets matériels dans le monde. Le marivaudage pousse à l’extrême cette dimension, mais il le fait souvent aux dépens des femmes (« Paroles, paroles... »). Là encore, La Vénus électrique retourne ce cliché de l’homme qui manipule la femme, puisque ce sont les mots d’une femme, Irène, qui en émoustillent une autre, Suzanne, à l’insu d’un homme devenu objet de désir.
L’amour-consolation
On sent, dans La Vénus électrique, l’envie de croire malgré tout en la possibilité de l’amour, une envie qui serait lucide, robuste, adulte (à l’image des interprètes, déjà âgés de 40 ans, contrairement aux vingtenaires du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain auquel le film fait parfois penser). Mais la survie du couple après sa phase nécessaire de « dépoétisation » ne tient pas seulement à la manière dont les faux-semblants seront métabolisés. L’éthique de la sincérité entre amants ne suffit pas. Il y a derrière, dans le film, une idée plus triste et désemparée, liée à la question du deuil. Ce deuil qu’Antoine peine à réaliser, d’abord parce qu’il ne s’en croit pas capable, puis pour ne pas avoir à affronter l’idée affreuse que tout deuil véhicule : personne, jamais, n’est irremplaçable. Il n’y a pas d’amour inconsolable, seulement des amours qui refusent d’être consolés.
Le deuil d’Irène, morte renversée par un omnibus, vaut pour métaphore du deuil amoureux en général, étape tragique qui caractérise chaque rupture amoureuse – du moins dans les relations importantes. L’être aimé est appelé à devenir un autre être aimé. Voilà le drame, la grande répétition de la vie. La seule permanence, au fond, dans le sentiment amoureux, est celle de notre solitude, que ce soit face à l’éruption du désir, au début de la relation, comme l’a remarqué Lacan (« Il n’y a pas de rapport sexuel »), ou face au néant de l’absence, lorsque l’amour s’éteint. Qu’est-ce qu’un amour naissant, sinon une tentative désespérée de se consoler d’un amour ayant pris fin ?
La Vénus électrique, de Pierre Salvadori, avec Pio Marmaï, Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche et Vimala Pons, est actuellement en salles.
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