Entretien

La stratégie chinoise de l'oblique. Entretien avec François Jullien

Temps de lecture : 15 min

La stratégie chinoise de l'oblique. Entretien avec François Jullien

François  Jullien. © Olivier Roller / Divergence

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.

Les grandes puissances appréhendent-elles le combat de la même façon ? Non, répond le philosophe François Jullien : il y a entre la stratégie européenne et la stratégie chinoise une différence culturelle majeure. Exemples à l’appui, l’helléniste et sinologue met en regard le sens du biais et la souplesse chinoise face à la frontalité européenne, assortie d’un goût certain pour l’héroïsme.

 

Deux jeux emblématiques représentent la stratégie en Chine et en Occident : le go et les échecs. Que révèle cette opposition ?

François Jullien — Il existe entre les deux jeux un écart manifeste. Le jeu d’échecs est un affrontement. L’objectif est d’atteindre l’autre et, in fine, de le supprimer. Dans le jeu de go, par contre, pas de frontalité : il y a ce que j’appellerais du biais, de l’obliquité, du détour. Des cheminements qui visent non pas à supprimer l’autre mais à le neutraliser, à faire en sorte qu’il n’ait plus aucune potentialité et qu’il soit, finalement, à la merci de son adversaire. C’est un thème abordé depuis longtemps, comme dans ce livre de Scott A. Boorman, Gô et Mao. Pour une interprétation de la stratégie maoïste en termes de go (Seuil, 1972), qui met en lumière, sur le mode ludique, l’écart culturel entre deux stratégies : la chinoise – très élaborée, raffinée – et l’européenne, bien plus axée sur la tactique propre aux affrontements. J’évite de dire « occidentale », qui est un terme idéologique. Les États-Unis ne sont pas européens géographiquement parlant, mais leur type de stratégie l’est.

À propos de Clausewitz, le grand stratège européen, René Girard écrivait : « Que nous dit Clausewitz ici ? [...] Que la stratégie indirecte est une “erreur due à la bonté d’âme”. Cette dernière affirmation prouve [...] que Clausewitz ignore tout de la stratégie chinoise, qui vise précisément à gagner une bataille avant même de l’avoir commencée. » C’est un bon résumé de l’écart ?

F. J. —  C’est assez juste. La stratégie indirecte, c’est tout ce qu’il y a autour, à côté, en amont de l’affrontement direct : affaiblir l’ennemi, le démoraliser, le surveiller, couper ses lignes d’approvisionnement, etc. Ce qui compte essentiellement pour Clausewitz, c’est le champ de bataille : comment faut-il disposer ses troupes ? Comment briser les lignes ennemies ? Clausewitz parle en fait surtout de tactique ! Il y a dans la tradition européenne d’innombrables traités de tactique, de logistique, de poliorcétique [l’art d’assiéger les villes]. Mais pas proprement de traités élaborés de stratégie. La stratégie chinoise, celle des « arts de la guerre », n’a pas d’équivalent ailleurs. Cette pensée de la guerre émerge en Chine lors de la période des Royaumes combattants avec les traités de Sun Bin et de Sun Zi, deux grands textes qui seront commentés tout au long de la tradition. Clausewitz ne connaissait manifestement pas ces traités – il aurait pu, puisque Sun Zi a été traduit pour la première fois en français au XVIIIe siècle.

Qu’est-ce qui caractérise l’approche européenne ?

F. J. — Cette « stratégie » de la frontalité nous vient de très loin, plus précisément des Grecs. Victor Davis Hanson raconte bien, dans Le Modèle occidental de la guerre sorti en 1990, l’évolution qui s’est opérée : à la guerre du sang de l’Iliade, où prédomine le combat singulier des preux guerriers, se substitue quelque chose de nouveau à la fin de l’époque archaïque grecque, avec l’avènement de la cité : la bataille rangée, phalange contre phalange. C’est un modèle singulier, qui obéit à une certaine ritualisation, une certaine mise en scène : on range les troupes sur le champ de bataille, chacun dépose son barda, s’équipe, puis il y a la harangue, on boit un coup de vin et on y va. C’est-à-dire : on lance la poussée (othismos). Chaque fantassin protège ses voisins – c’est le principe de la phalange. Et on enfonce les lignes ennemies... ou on se laisse enfoncer. Voilà le « modèle occidental de la guerre » : il y a un coût, le combat est brutal, sanglant. Mais il y a aussi une économie : l’affaire est vite réglée – la bataille grecque durait à peu près une heure. Et surtout, à la fin, on sait qui a gagné. C’est clair. Ce modèle émerge à l’époque de la lutte des cités grecques, à peu près au même moment que les Royaumes combattants. Ce sont deux mondes qui s’ignorent mais d’où surgissent deux manières bien différentes d’aborder la guerre. La bataille rangée va de pair avec la cité. La cité grecque se comprend dans la frontalité, non seulement sur le champ de bataille mais aussi à l’assemblée, au tribunal, etc. L’idée grecque dit que c’est la frontalité qui décide du conflit. Et c’est vrai en démocratie : chacun parle pour ou contre le projet proposé, avec le même temps de parole, puis il y a un vote pour décider. C’est limpide, sans équivoque. Un camp l’a emporté. La frontalité tranche, au vu et au su de tous, qui a gagné. Tout se passe dans la lumière, sous les yeux du public, dans une sorte de mise en scène. C’est encore le cas aujourd’hui : nos candidats doivent s’opposer. Même s’ils pensent à l’unisson sur certaines questions, ils doivent trouver des points de désaccord – il faut cliver. On a une même imprégnation du politique et du militaire en Chine, mais cela prend un tout autre sens, avec une conception très différente de l’autorité qui reflète une conception très différente de la guerre. On ne sait jamais qui gouverne en Chine : tout se passe dans l’ombre.

Cet article est réservé aux abonnés