Dossier / “Sexe. Où est-ce que ça coince ?”

La mécanique de l’emprise

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La mécanique de l’emprise

© France Dubois / Voz’images

Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 avril 2024.

Les témoignages d’abus sexuels se multiplient et la parole se libère, mettant en lumière la manière dont l’amour laisse parfois place aux rapports de domination. Que se joue-t-il dans ces phénomènes d’emprise ? 

 

« C’est comme une main qui se referme sur votre cœur, et qui serre, serre, serre. » Voici comment Judith Godrèche évoque – au micro de Sonia Devillers, sur l’antenne de France Inter le 8 février – la relation que lui a imposée le réalisateur Benoît Jacquot, alors qu’elle n’était âgée que de 14 ans. Comme le décrit l’actrice, l’emprise, c’est d’abord la main qui prend. Avant de désigner une relation de domination, le terme était bien plus neutre. Jusqu’au début du XXe siècle, il désignait une pratique d’appropriation de terrain – lorsque les pouvoirs publics venaient s’installer à un endroit pour y construire une infrastructure, on disait qu’ils avaient « une emprise » sur ce lieu. Petit à petit, le terme s’est mis à qualifier des rapports de domination, notamment amoureuse, à la suite d’un croisement entre le mot « empire » et le mot « empreinte ». L’emprise est d’emblée imprégnée de ce double sens de « commander, régner » et de « laisser une marque ». 

 

Ne plus penser par soi-même

Dans son sens contemporain, elle désigne une manière de se glisser à la place de l’individu, en prenant possession de ses pensées, et conserve cette idée d’occupation. « Il existe de nombreuses manières de ravir une personne à elle-même. Certaines semblent au départ bien innocentes », écrit Vanessa Springora dans Le Consentement (Grasset, 2020), qui relate la relation d’emprise qu’elle a eue à 14 ans avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors âgé de 49 ans. Elle se souvient notamment du jour où ce dernier l’a suppliée d’écrire une dissertation à sa place. La consigne était : « Racontez un de vos exploits. » Il a insisté pour qu’elle expose un souvenir de son enfance à lui, et non à elle, en mettant tout le devoir au féminin. Matzneff a ainsi remplacé sa mémoire de jeune fille par la sienne. Les mots de la collégienne ont dû laisser la place à ceux de l’homme adulte. Et l’autrice de conclure : « La dépossession commençait comme ça, entre autres choses. »

“Le corps ‘possédé’, coupé de ses sens, absent à lui-même, ne peut plus se défendre”

 

Dans son livre Notre silence nous a laissées seules (Robert Laffont, 2024), l’actrice et autrice Judith Chemla montre que l’emprise passait pour elle par une certaine manière de prendre en otage ses moments de vie importants. Les deux hommes qui l’ont harcelée et violentée s’attaquaient particulièrement à elle lorsqu’elle devait jouer au théâtre ou chanter. « Je le supplie de me laisser me reposer, je dois jouer le lendemain ; chanter La Traviata est un tour de force pour moi […]. On peut en parler bien sûr, mais calmement, sans qu’il m’insulte, sans qu’il menace de détruire mon appartement, de le brûler, sans qu’il me tienne éveillée quasiment toute la nuit… », raconte-t-elle. Dans Le Deuxième Sexe (1949), Simone de Beauvoir montre que repousser les bornes de l’emprise est toujours une manière « d’affirmer sa souveraineté sur toute la terre ». Elle souligne que l’emprise, même sur une seule personne, possède une dimension totalisante et totalitaire. En prenant possession d’un seul être, je cherche à m’approprier le monde entier. La dépossession qui résulte de l’emprise cible l’esprit mais aussi les sens. Elle implique que la personne pense, parle et ressente à travers celui ou celle qui la manipule. « Même après le pire, je n’ai pas vraiment eu accès à la peur. C’est comme si mes sens étaient coupés à cet endroit », se souvient Judith Chemla. Ces témoignages montrent que l’emprise ne prive pas seulement de la faculté de penser par soi-même mais aussi de celle de vivre dans ce que l’on appelle en phénoménologie le « corps propre », le corps tel qu’il est vécu, compris, expérimenté dans la chair d’un sujet. Le corps « possédé », coupé de ses sens, absent à lui-même, décrit par les victimes d’emprise, ne peut plus se défendre.

 

Se réapproprier le monde

Le fonctionnement de l’emprise correspond à une stratégie de la brèche. Il s’immisce dans les failles, dans le vide, dans les espaces manquants via un premier élan d’admiration, un émoi amoureux au début d’une relation, mais aussi par jeunesse ou inexpérience. La personne sous emprise peut avoir été impressionnable ou fragilisée. Cette dissymétrie fondamentale permet de faire la différence entre l’influence et l’emprise. L’influence se passe entre égaux, chacun des deux membres dispose d’une marge de manœuvre. 

C’est ce mécanisme que décrit Jean-Paul Sartre dans L’Être et le Néant (1943) : « pendant que je cherche à asservir autrui, autrui cherche à m’asservir ». J’entretiens avec l’autre « des rapports réciproques et mouvants », qui s’apparentent parfois à une sorte de lutte. Cette réciprocité est une sorte de garde-fou, la garantie d’une relation certes parfois tumultueuse, mais avec un horizon égalitaire.

L’emprise, à l’inverse, se caractérise par une dimension unilatérale : un membre manipule, tandis que l’autre est manipulé, tenu, « pris » en étau. Un seul se bat, tandis que l’autre abdique. Pour qu’une place soit occupée, il faut donc qu’elle soit cédée. Il faut qu’il y ait au départ un acquiescement. Là où la violence physique peut laisser le corps sidéré, sans mouvement, la violence psychologique de l’emprise exige de la part de la victime un acte premier qui consiste à laisser la personne entrer dans sa vie.

Dans Le Consentement, Vanessa Springora formule ce douloureux paradoxe : « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? » L’emprise rend la question du consentement caduque, car la personne ne peut qu’abdiquer, se plier à cet autre qui a envahi sa conscience. Les agresseurs qui exercent leur emprise façonnent un contre-discours et une contre-réalité. « Horreur ! Horreur ! Pute ! Monstre ! Qu’est-ce que tu me fais ? Qu’est-ce que tu me fais ? », hurle l’agresseur de Judith Chemla, au moment même où il lui porte des coups. Cette inversion de la charge victimaire peut durer des années, jusqu’à ce qu’un événement se produise, qui permette de relire le récit passé à l’aune de cette réalité complexe de l’emprise. Par exemple, Judith Godrèche a raconté la déflagration qu’elle a ressentie lorsqu’elle a visionné une vidéo de 2011 dans laquelle Benoît Jacquot se vantait d’utiliser le cinéma comme « une couverture pour tel ou tel trafic illicite de mœurs ». Le choc provoqué par ces paroles a produit chez elle la volonté de dire le nom du réalisateur, qu’elle avait tu jusqu’ici. Mais si elle a pu parler, c’est parce qu’elle a enfin été écoutée. Loin de se réduire à une prise de conscience solitaire, la sortie de l’emprise dépend aussi de la façon dont cette parole est reçue et relayée, comme en témoigne l’interpellation de l’actrice face au public des César : « Je parle, mais je ne vous entends pas ! » 

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