Un grand concept expliqué
La “maïeutique” chez Socrate, c’est quoi ?
Socrate. Musée archéologique d’Éphèse, à Selçuk (Turquie). © Wikimedia Commons
Issu du grec maieutikè technè (μαιευτική τέχνη), qui signifie « art d’accoucher », ce terme désigne la méthode par laquelle Socrate guide son interlocuteur pour qu’il découvre par lui-même la vérité. Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, nous en explique les tenants et les aboutissants.
D’emblée, la technique de la maïeutique socratique pose question : pourquoi la connaissance aurait-elle besoin d’un accoucheur ? N’est-il pas paradoxal de faire dépendre l’accès au savoir d’un maître qui, par ailleurs, prétend ne rien savoir lui-même ? Et la pédagogie de Socrate aide-t-elle réellement ses interlocuteurs à penser… ou les conduit-elle subtilement où il veut ?
La stérilité de “l’accoucheur”
On sait que Socrate n’a rien écrit et que c’est Platon, son disciple, qui, dans ses dialogues, le fait parler. Or que dit-il ? D’abord qu’il ne sait rien, comme il le confie dans L’Apologie de Socrate ; ou plutôt que, s’il possède un savoir, c’est celui de son ignorance – ce pour quoi l’oracle de la Pythie à Delphes avait proclamé que Socrate est le plus sage des Grecs. Mais par l’aveu de son ignorance, Socrate ne voulait pas se présenter comme plus humble que quiconque (ce qui serait contradictoire), mais comme plus… stérile. Or la stérilité est ce qui caractérise, selon la coutume religieuse grecque, la maïa : l’accoucheuse. En effet, à Athènes, seules les femmes qui ne pouvaient plus enfanter pouvaient accoucher les autres. D’où la tentation pour Socrate de se comparer aux sages-femmes, tentation d’autant plus grande que c’était précisément la profession de sa mère, Phénarète.
Mais l’analogie s’arrête là, car comme il l’explique dans le Théétète, dialogue consacré à la science :
“Mon art d’accoucher est en tout semblable à celui des sages-femmes ; il en diffère seulement en ce qu’il s’exerce sur les hommes et non sur les femmes, et qu’il veille sur les âmes en travail plutôt que sur les corps”
Socrate, d’après Platon, dans le Théétète
Or comment « accoucher » une âme ? Peut-il y avoir une obstétrique de ce qui est immatériel ? Et de quoi peut-elle accoucher ?
La douleur des contra(di)ctions
La maïeutique socratique passe par le dialogue, mais celui-ci, contrairement au dialogue pratiqué par les sophistes, ne se contente pas de flatter l’interlocuteur pour le duper. Il le provoque ironiquement pour l’amener d’abord à éprouver cette ignorance première par laquelle, on l’a vu, se distingue le sage. La douleur de l’enfantement est ici celle de l’épreuve de la contradiction, épreuve pénible dont se plaignent la plupart des interlocuteurs de Socrate. C’est le cas de Ménon qui, « tout rempli de doute », compare Socrate à un poisson torpille parce qu’il engourdit par ses questions « quiconque l’approche et le touche », ou encore de Lysis, qui est « pris de vertige devant la difficulté du raisonnement » que lui oppose le maître de Platon. Mais il ne s’agit là que d’une étape préalable. Aussi lorsque Xénophon, autre biographe de Socrate, fait dire à Euthydème dans ses Mémorables : « Quel est à présent mon découragement, Socrate, quand je m’aperçois qu’en dépit de mes travaux antérieurs, je suis incapable de répondre à tes questions », l’enfantement du vrai savoir, véritable libération, est proche. Car, passées ces deux étapes préalables de l’ironie (eirôneia) et de la réfutation (elenchos), ce que vise la maïeutique est précisément l’éveil du sens critique, qui oblige à reconsidérer ce que l’on croit savoir. Alors et alors seulement vient au jour la connaissance véritable, celle que l’interlocuteur de Socrate ne se savait pas posséder.
“De même que la sage-femme ne porte pas l’enfant qu’elle aide à faire naître, le philosophe ne transmet pas la connaissance du vrai qu’il posséderait lui-même : il aide l’âme à s’en ressouvenir”
C’est que la maïeutique est indissociable de la théorie de la réminiscence (anamnesis) qui veut que, comme le dit Socrate dans le Ménon : « Connaître, c’est se ressouvenir. » Parce que l’âme est immortelle, elle a contemplé les Idées éternelles avant de s’incarner dans un corps. Aussi l’accoucher consiste à la délivrer de sa finitude pour raviver ce contact avec la vérité dont on rappellera ici qu’elle se dit en grec alètheia, c’est-à-dire précisément « non-oubli » ou « dévoilement ». De même que la sage-femme ne porte pas l’enfant qu’elle aide à faire naître, le philosophe ne transmet donc pas la connaissance du vrai en tant qu’il la posséderait en lui-même : il aide l’âme à s’en ressouvenir.
➤ À lire aussi : la définition de maïeutique dans notre lexique
Mais, objectera-t-on, comment peut-on conduire l’âme vers la connaissance de la vérité sans la posséder soi-même ? Lorsque, par exemple, Socrate guide l’esclave illettré de Ménon pour qu’il duplique un carré tracé au sol, celui-ci, à force d’être questionné, finit par comprendre qu’il doit partir non d’un côté mais de la diagonale dudit carré. Toutefois, on ne saurait douter que Socrate possède la solution recherchée avant même de commencer cet exercice élémentaire de géométrie. Son ignorance n’est-elle alors pas feinte ?
Une ignorance suspecte
C’est là toute l’ambiguïté du philosophe maïeuticien dont on peut soupçonner qu’il en sait beaucoup plus qu’il ne le dit. D’où la critique d’un Jacques Rancière qui, dans Le Maître ignorant (1987), estime que le bon pédagogue ne doit pas être un accoucheur. La maïeutique maintient en effet un lien de dépendance, puisqu’elle suppose qu’on ne peut apprendre sans l’aide d’un maître qui en un sens impose sa pensée à son disciple et l’empêche de véritablement réfléchir. Mais de là à dire, comme le fait Rancière, que « le socratisme est une forme perfectionnée d’abrutissement », n’est-ce pas surestimer la capacité à apprendre par soi-même sans aucune aide au nom de « l’égalité des intelligences » ? Si l’autodidaxie a sa légitimité, gageons que, depuis que Socrate l’a théorisée, la maïeutique a aussi la sienne, et qu’elle n’est pas une forme subtile de domination mais un accompagnement bienveillant vers l’autonomie de la pensée.
Cet article vous a plu ? ➤ Abonnez-vous à Philosophie magazine pour accéder à tous nos contenus et soutenir une rédaction 100% indépendante. À partir de 1€ par mois, sans engagement !