La petite question
La “joie fiscale”, ou comment peut-on se réjouir de payer des impôts ?
(de g. à dr.) Marcel Mauss, Pierre Bourdieu et Bernard Williams. ©University of Oxford - ©Bernard Lambert - ©Société des Amis du Centre d'Études Sociologiques (SACES)
Cet article est réservé aux abonnés.
Alors que le service de déclarations des revenus vient d’ouvrir, il en est certains – rares pour ne pas dire suspects –, qui affirment être contents ou fiers de payer leurs impôts. Plutôt que d’en faire de belles âmes – ou à l'inverse de s’en gausser –, voici avec Marcel Mauss, Pierre Bourdieu et Bernard Williams, trois lectures possibles d’une joie paradoxale.
Il n’y a qu’à voir le succès des dispositifs de réduction fiscale et l’ampleur de la fraude : nos concitoyens seraient ravis de payer moins d’impôts, voire de n’en pas payer du tout, s’ils le pouvaient. À l’inverse, affirmer qu’on les paye de bon cœur expose immédiatement au soupçon : candeur de celui qui ne saurait pas compter ou hypocrisie de celui qui a les moyens de se payer cette générosité ? Peut-on l’affirmer sans passer pour un naïf ou un idéologue hypocrite ?
Se payer le luxe de la distinction
On peut, de prime abord, soupçonner dans cette « joie fiscale » une forme subtile de distinction, au sens de Pierre Bourdieu. Dans son essai La Distinction (1979), le sociologue montre en effet comment les pratiques les plus anodines – goûts culturels, manières de table, attitudes face à l’argent… – fonctionnent comme des marqueurs de position sociale. Se réjouir de payer des impôts ne relèverait pas d’un civisme désintéressé mais d’une stratégie de positionnement dans l’espace social afin de se démarquer.
Se dire ‘heureux de payer’ permet de signaler son appartenance à une élite généreuse, à même de préférer l’intérêt général à son profit personnel”